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Jacques Attali : "Il fallait bannir Donald Trump des réseaux sociaux, mais pas comme ça"

Beauvoir
By Beauvoir | self meida writer
Published 22 days ago - 315 views

ENTRETIEN // L'essayiste et économiste Jacques Attali vient de sortir une Histoire des médias qui pose une multitude de questions sur comment dire le vrai alors que les réseaux sociaux ont pris le pouvoir, avec leur cohorte de fake news.

L'interview avait mal démarré. En retard, Jacques Attali lâche en préambule "je ne sais pas du tout qui vous êtes ni pourquoi j'ai accepté, mais vous allez m’expliquer". Après les présentations d'usage via nos écrans d'ordinateur, Covid oblige, nous pouvons entrer dans le vif du sujet, à savoir son dernier livre consacré à l'Histoire des médias (éd. Fayard), non sans quelques pics de l'ancien sherpa de l'Élysée, époque François Mitterrand, qui a gardé la griffe ô combien affûtée. De leurs origines à ce que seront les médias de demain, l'écrivain à multiples casquettes, retrace une histoire extrêmement mouvementée, des premiers signaux de fumée à nos omnipotents réseaux sociaux diffuseurs sans complexes de fakes news. Les Numériques vous proposent de découvrir une partie des échanges que l'on a pu avoir sur le sujet dans l'entretien ci-dessous, mais aussi dans l'entretien en vidéo ci-joint.

LES NUMÉRIQUES — Tout d’abord, l'actualité, avec la présence notamment de François Hollande sur Twitch. Avez-vous regardé cet exercice ? Qu'en avez-vous pensé et surtout qu'est-ce que cela dit des médias aujourd'hui ?

JACQUES ATTALI — Je n'ai pas regardé, mais François est un ami, je suppose qu'il était excellent. Les médias changent, il y a d'autres lieux où s'exprimer. Et les hommes et les femmes qui ont des choses à dire utilisent des médias qui leur permettent de toucher leur public, c'est normal, je n'ai rien de spécial à dire là-dessus.


Est-ce que cela ne participe pas à la mort progressive des vieux médias [par vieux médias, nous entendons tous les médias qui ont été bousculés par les réseaux sociaux : presse écrite, radio, télévision, pure player, NDLR] ?

Si les vieux médias n'ont pas d’audience, ne forcez pas les gens qui ont des choses à dire à aller dans les médias qui n'ont que 3 lecteurs !

Vous montrez dans votre livre que le premier des maux qui a touché la presse écrite remonte aux années 90 au moment où certains magazines et journaux ont mis gratuitement leur contenu sur Internet. Est-ce le début de leur décadence ?

C'est le début non pas de la décadence mais des erreurs. D'abord, il n'aurait pas dû faire ça. Ils auraient dû le faire d'une manière rémunérée. Ils vendent leurs journaux, alors pourquoi donner un contenu gratuitement ? Deuxièmement, ils auraient dû développer eux-mêmes des médias numériques. Il est incroyable que les médias classiques, qui ont inventé les petites annonces, les annonces sentimentales, les ventes aux enchères, les ventes de produits d'occasion, etc., n'aient pas été précurseurs sur ces nouveaux médias. C'est de leur faute.


Justement, à plusieurs reprises vous dites qu'ils auraient dû s'emparer des réseaux sociaux. Est-ce qu'ils en avaient les moyens ? Vous dites qu'ils avaient peur de s’autoconcurrencer…

Oui, ils ne l'ont pas vu. Il ne fallait pas de moyens. Mark Zuckerberg n'avait pas un sou quand il a lancé Facebook. Et Google est parti avec deux gamins bac+2 très bons en informatique. Ce n'est pas une question d'argent. Ils auraient pu le trouver. C'est très difficile d'être son propre concurrent et le faire de l'intérieur. Ce n'est pas spécial à ce métier. La photo digitale a été inventée chez Kodak et Kodak ne l'a pas développée. Kodak est mort de ne pas avoir développé la photo numérique.

Vous reprochez aux médias traditionnels de ne pas avoir su alors qu’ils auraient pu. Ce qui s'est passé après est donc logique…

C'était prévisible, ça ne veut pas dire que ce n'était pas évitable. Ça aurait pu être évité.

Vous avancez également l'importance de la data et la façon dont les réseaux sociaux se sont accaparés la data des "vieux médias". Vous dites qu’ils se sont fait littéralement pillés. Est-ce le signe d'un déclin irrémédiable ? Et comment peuvent-ils faire pour récupérer cette data ?

Je ne sais pas si cela annonce leur déclin irrémédiable. Je pense que les journaux papier, les radios et les télévisions ont encore un avenir tout à fait considérable. Ils pourraient eux aussi développer leur version numérique rémunérée, certains le font avec plus ou moins de succès. C'est le cas aux États-Unis du New York Times, du Monde en France, et de certains nouveaux médias — ceux que j'appelle les "avvisi numériques". Ce n'est pas impossible de le faire. Bien sûr, ils le font beaucoup à des échelles infiniment moindres que les réseaux sociaux qui ont 40 ans d'avance. Le dentifrice est sorti du tube, c'est très difficile de l’y faire rerentrer. Maintenant on peut imaginer que des entreprises, des médias, développent leur propre réseau social. Une radio française, Skyrock, a ainsi développé son propre réseau social qui n'est pas dérisoire. On peut très bien imaginer que des médias réussissent à le faire. Maintenant, à l'heure où nous parlons, c'est presque perdu, vu la taille des uns et des autres.

Vous parlez de Skyrock qui a développé son propre réseau social. Peut-on imaginer un réseau social national, souverain, à l'image de France TV ou de Radio France, sans pub ni tracking et qui serait un service public ? Est-ce envisageable et souhaitable ?

Oui, si les citoyens n'ont pas le sentiment qu’en faisant cela ils donnent des informations au pouvoir politique et qu'ils sont vraiment protégés. Cela ne peut être une autre façon pour Big Brother de les contrôler. Encore faut-il convaincre les citoyens que le service public est à leur disposition et pas au service de l'État. Mais je crois en effet que s'il y avait une commission d'éthique ou numérique, ce serait tout à fait souhaitable. Ce serait très intéressant. Évidemment, il ne faut pas tomber dans le cas inverse à l’image d’un = qui est totalement contrôlé par le parti communiste.


Les notions de souveraineté et de réseaux locaux comme on l'a vu avec Skyrock, comme on l'imagine avec les services publics, ne vont-elles pas à l'encontre du courant global qui fait que le public est très excité par les plateformes globales et mondiales, rendant du coup très difficiles des initiatives très locales parce qu'elles ne sont plus assez grandes ?

Que recherchent les gens ? Du local justement. Chacun cherche à parler à son voisin, à son entourage. Qu'est-ce qui est commode dans Facebook ? On a ses copains, on n'a pas forcément besoin d'avoir accès à des gens en Nouvelle-Zélande ou en Ouzbékistan. C'est aussi la convivialité, et c’est la masse critique. À partir du moment où il y a une masse critique de vos copains qui sont là, c'est très difficile d'imaginer d'aller ailleurs.

Il y a deux batailles importantes pour les médias traditionnels. La première, c'est de dire la vérité et de servir de prescripteur. Le rôle des médias, c'est en permanence de dire le vrai et de faire du fact checking. Dire le vrai et donner une hiérarchie des nouvelles. Ils le font très mal aujourd'hui. On voit "Mégane machin chose" paraître en tête de gondole. Et on voit les informations très importantes disparaître. Même dans les journaux soi-disant sérieux. Donc, ils font mal leur travail de prescripteur. Hélas, dire le vrai c'est extrêmement difficile. Combattre les fausses nouvelles c'est difficile. Dans 15 ans vous serez des hologrammes, je serai un hologramme, et ce sera peut-être un fake de vous, de moi, qui dira des choses qui ressemblent à des choses que je pense, mais ce ne sera pas moi. c'est à mon avis une des premières batailles.

Et la seconde ?

La deuxième bataille n'est pas encore perdue. C'est celle de la maîtrise des réseaux sociaux. Et ça dépendra beaucoup de ce que voudront les pouvoirs publics américains qui ont le véritable contrôle de cela encore aujourd'hui. Les Gafa sont sous contrôle du gouvernement américain comme les BATX [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, NDLR] sont sous contrôle du gouvernement chinois. Ce ne sera peut-être plus vrai dans 10 ans car ils seront trop puissants. Et là, je pense que l'on a encore une perspective forte : imaginer que le gouvernement américain, allié aux gouvernements européens, puisse démanteler les réseaux sociaux. Non pas les détruire, car ils sont devenus des services publics, on a besoin d'eux. Mais il faut faire en sorte que les innovations restent autonomes. Et là, ils ont avalé Instagram, WhatsApp, et beaucoup d'autres. Il faut également savoir ce qu'il y a dans les algorithmes, vérifier qu'ils ne sont pas que des machins addictifs pour vous faire rester sur le réseau.

Je pense qu’il fallait bannir Trump, mais pas comme ça. Il est très scandaleux que ce soit une décision d'une autorité privée qui censure le président des États-Unis.


La rapidité de l'information ne nuit-elle pas à sa crédibilité ? Comment peut-on lutter efficacement contre les fake news ? Et bannir Donald Trump, diffuseur de fakes news sur les plateformes, est-ce selon vous une bonne ou une mauvaise chose ?

Pour répondre à votre deuxième question, je pense qu’il fallait bannir Donald Trump, mais pas comme ça. Il est très scandaleux que ce soit une décision d'une autorité privée qui censure le président des États-Unis. Il aurait fallu reconnaître que les réseaux sociaux sont des services publics, et que ce soit une autorité de service public qui prenne cette décision. Nous en sommes loin. C'est extrêmement dangereux, ils peuvent bannir n'importe qui en toute liberté. Deuxièmement, c'est vrai que les fake news circulent beaucoup plus vite que les vérités. C'est comme les virus. Une vraie nouvelle est en général ennuyeuse. En tout cas, elle est moins sexy que 1000 nouvelles fausses qu'on peut imaginer à partir de cette vraie nouvelle. On finit toujours par trouver une nouvelle fausse qui est beaucoup plus attirante que la nouvelle vraie équivalente. Et qui donc va avoir plus de succès. Bannir les fausses nouvelles, c'est absolument fondamental. Il faudrait investir dans un logiciel qui, à l’image d’un Shazam qui trouve une œuvre musicale, permettrait à partir d'une photo ou d'une information de dire si elle est vraie ou fausse. Ce n’est pas exclu qu’un jour, nous puissions y parvenir…

Et au sujet de la rapidité de l'information ?

La rapidité rend plus difficile encore la distinction entre le vrai et le faux, mais en même temps c'est à double tranchant. La vérification est aussi plus rapide. On peut plus vite dire "c'est faux". Comme je le raconte dans le livre, en 1870, une fausse nouvelle a déclenché une guerre avant qu'on puisse la corriger.

Vous demandez aux États d'agir pour ne pas perdre tout pouvoir face à ces plateformes, mais en même temps on voit bien la difficulté qu'il y a à mettre en place une régulation à l'échelle mondiale. Comment y parvenir, et tant que les États-Unis ne jouent pas le jeu, n'est-ce pas mission impossible ?

C'est mission impossible tant qu'il n'y a pas les États-Unis, c'est vrai. C'est pour ça que tout ce que font les Européens, c'est sympathique, mais face à ces monstres qui ont aussi énormément de moyens d'information, de moyens de défense juridique, d'avocats, on n'arrivera à rien s'il n'y a pas le gouvernement américain avec nous.

Accueillez-vous positivement les dernières nominations aux États-Unis de personnes pour la neutralité du Net et le démantèlement des Gafa ?

C’est une très bonne nouvelle. C’est l’intérêt du gouvernement américain. Je soupçonne même certains actionnaires des Gafa de comprendre que c’est dans leur intérêt. Il y a un dicton dans le monde des affaires qui est "un dîner coûte plus cher quand on l’achète à la carte que quand on prend le menu". Ce qui veut dire que démanteler donnera plus de valeur à chacune des parties démantelées que ne le vaut la totalité. Donc même les actionnaires commencent à comprendre que c'est dans leur intérêt.


L'avenir des médias passera selon vous par les "avvisi numériques". Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Les avvisi numériques, c'est assez ironique. Car c’est retrouver la naissance de la presse avant même l'imprimé. Les marchands avaient alors compris et réalisé que les lettres qu'ils s’envoyaient les uns aux autres, si on enlevait la dimension vraiment confidentielle, contenaient beaucoup d’informations avec de la valeur pas seulement pour celui qui la reçoit mais pour beaucoup d'autres. Ils ont commencé à vendre des copies manuscrites de leurs lettres. Ça s'appelait des avvisi, des avis. Les avvisi numériques c'est, pour moi, un média numérique global, à la fois écrit, sonore et visuel, avec une toute petite équipe, pour un public payant et qui donne des informations de haut niveau, crédibles, sérieuses, garanties, que les gens sont toujours prêts à acheter. Et là, à mon avis, ça marche. C'est ça l'avenir.

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