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Wave Transfert : le Pingouin va-t-il se noyer dans la lagune Ébrié ?

Voici la réflexion faite par un jeune ivoirien, jeudi 1er juillet 2021, lors d'une discussion avec des amis : «Si Wave passe aujourd'hui pour un symbole dans la lutte contre le monopole et la position dominante dans l'environnement des affaires, j'aurais souhaité qu'il soit le produit d'un entrepreneur ivoirien ou africain». 

En réponse, l'un de ses interlocuteurs lui a dit ceci : «Si c'était une entreprise ivoirienne, ils allaient la broyer rapidement. Elle est américaine, personne ne va vouloir aller dans une sorte de "marmaille"». Ce dernier a-t-il tort ou raison d'affirmer cela ? That's the question. 

Drew Durbin et Lincoln Quirk. À priori, ces deux noms ne disent rien à personne. Mais si l'on dit Wave Transfert, nous savons tout de suite ce que c'est. MM. Durbin et Quirk sont les co-fondateurs de ce service digital qui nous émerveille depuis quelques jours. 

Ces jeunes Américains se rencontrent à l'université. Leur amitié naît de leur passion commune, la création d'applications digitales à moindre coût. Cette passion va les pousser à développer Sendwave, une application de transfert d'argent. Avec ce moyen, les deux amis ont senti qu'ils ont un bon coup à jouer en Afrique. Un continent au fort potentiel économique, d'autant que plusieurs Africains vivent et travaillent aux États-Unis et en Europe. De là-bas, ils envoient de l'argent régulièrement à leurs famille ici, en Afrique. Les deux Américains décident de proposer leur offre, en se positionnant sur ce segment. Et ça marche !

(Drew Durbin et Lincoln Quirk, co-fondateurs de l'entreprise SendWave)

À présent, dans leur stratégie d'expansion, ces deux jeunes patrons veulent s'implanter en Afrique, avec cette offre qui nous enchante. 

À Abidjan tout comme à Dakar (où il s'est d'abord installé depuis quelque temps), l'impertinent "pingouin" est désormais au menu de nos conversations. Et comme une grosse vague (puisque "wave" signifie vague en anglais), il pourrait noyer les concurrents sur son passage. À moins que ce ne soit l'inverse. Sa force, un service de transfert d'argent très alléchant.

Si l'on s'en tient à l'expérience de ceux qui ont déjà utilisé ce service pour presque rien (1% du montant des transactions), il serait le "messie". Celui qui devrait nous sauver des mains des opérateurs mobiles qui ont tant fait souffrir nos poches. 

D'ailleurs, la marque aurait lancé un sondage, en vue de proposer d'autres services liés aux appels, SMS et connexion internet. Tout cela, dans sa politique low cost. "Notre mission, faire de l'Afrique le premier continent cashless du monde", indique le site web. 

À en croire certaines indiscrétions, cette idée ne plaîrait pas beaucoup aux autres fournisseurs, de voir qu'un pingouin débarqué des États-Unis se paie le luxe de chasser sur leurs terres ici, en Afrique. Dans le langage ivoirien, on dira "ils sont prêts à faire croubata à cause de nous", les consommateurs. À l'école primaire, nous chantions "croubata y'a pas pardon !!". L'un des "doyens" du secteur s'apprêterait à contre-attaquer en baissant ses tarifs mobile money. Première conséquence ? Attendons de voir la suite.

(Une agence de transfert d'argent)

De l'avis général, les frais d'envoi d'argent restent élevés en Côte d'Ivoire. La politique de prix pratiquée par un opérateur de la place qui exerce également au Sénégal a été longtemps décriée. Par exemple, chez ce dernier, pour un retrait entre 20 001 FCFA et 30 000 FCFA, les frais sont de 270 FCFA au Sénégal et de 700 FCFA en Côte d'Ivoire, soit environ le triple. De même, pour un montant entre 50 001 FCFA et 100 000 FCFA, les frais sont de 300 FCFA au Sénégal et 2 200 FCFA en Côte d'Ivoire. C'est donc le soulagement lorsque la population apprend qu'une entreprise propose le même service, en percevant seulement 1% du montant de la transaction, offrant ainsi une alternative. 

L'idée est effectivement intéressante, pour les deux jeunes américains en premier. Car le secteur de la téléphonie mobile compte plusieurs millions d'usagers en Côte d'Ivoire. Dans le rapport d'activités de l'Autorité de régulation des télécommunications/tic de Côte d'Ivoire (ARTCI) en 2018, le chiffre d'affaires global des trois principaux opérateurs locaux atteint plus de 900 milliards FCFA, dont 83 milliards uniquement pour les mobiles money. L'investissement pour la même année est de 155 milliards FCFA, soit près de 10%. Ce qui suppose une recette globale d'environ 860 milliards qu'ils se partagent.

Dans l'hypothèse où Wave parvenait à se tailler une bonne part du marché, en réussissant à capter dans les mois à venir, au moins la moitié des clients insatisfaits (c'est-à-dire, un consommateur sur deux), on peut estimer entre 4 et 5 milliards FCFA son chiffre d'affaires annuel en Côte d'Ivoire, rien que pour le seul service des transactions financières. Ce qui pourrait obliger les autres à effectuer une baisse du tarif de leurs prestations.

(Le secteur de la téléphonie mobile est en croissance depuis quelques années avec l'augmentation du nombre d'abonnés en Côte d'Ivoire)

MM. Durbin et Quirk peuvent déjà se frotter les mains. Mais demandons-nous, la plupart des entreprises qui s'installent en Côte d'Ivoire ou ailleurs en Afrique le font-ils juste pour nos beaux yeux ? Le but de toute société est de faire du profit (à moins qu'elle soit à but non lucratif, or il en existe peu). Les tarifs de l'entreprise Wave qu'on pourrait qualifier de "sociaux" sont une excellente chose pour les plus démunis. Néanmoins, sans être mauvaise langue ou rabat-joie, pourquoi faut-il que ce soient toujours les Européens, Américains ou Asiatiques qui viennent nous "sauver", même pour des prestations les plus élémentaires ? 

Un investisseur aux USA n'a-t-il pas les mêmes chances qu'un investisseur africain, dans son pays ? N'y a-t-il aucun inventeur en Côte d'Ivoire qui ait eu cette idée et se faire accompagner par un financement ? A quoi servent donc les fonds alloués par l'État pour les recherches ? Cela fait d'ailleurs des lustres que nos chercheurs cherchent sans rien trouver, quand ce ne sont pas eux-mêmes qui se cherchent, ironisait quelqu'un.

(Point de transfert d'argent et de crédit)

Nous restons toutefois convaincus que l'écosystème entrepreneurial africain, notamment ivoirien compte plusieurs personnes capables. Pour preuve, à travers le prix d'Excellence décerné chaque année par le président de la République, l'État récompense les meilleurs entrepreneurs ivoiriens dans leurs domaines. Ceci, afin d'encourager les uns et les autres. 

Du reste, l'ancien président et écrivain sénégalais, Léopold S. Senghor n'avait-il pas raison lorsqu'il écrivait : «l'émotion est nègre, comme la raison héllène» ? Eh bien, pendant que nous serons dans notre sensiblerie à fleur de peau, célébrant Wave d'être venu nous "sauver", n'oublions pas une chose. Dans l'univers bouillant du business, rien n'est gratuit. Il n'y a aucune place pour les sentiments. Pour cela, Africains, nous devons nous réveiller, réfléchir et nous mettre au travail comme les autres, afin d'être aussi célébrés un jour. D'ici-là, continuons à encourager et à soutenir nos talents locaux, à travers des financements adéquats. Au niveau de la formation aussi, nous devons adapter notre modèle à une société de plus en plus concurrentielle et qui se digitalise. À chacun de jouer son rôle.

Content created and supplied by: Fatogoma (via Opera News )

drew durbin

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