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Récit (Roman): "Tout ce qui brille n'est pas de l'or" (3e partie)

Cette succession de morts me traumatisait. J’étais abattu et confus. C’est à juste titre que je commençais à soupçonner le terrible Gbagbadê d’être à l’origine de cette boucherie. Qu’est-ce que ce mécréant avait à s’en prendre à ma famille, aux seuls êtres qui m’étaient chers sur cette terre ? Oubliait-il que je lui avais simplement demandé de me rendre riche, et rien d’autre ? Le remords me rongeait d’autant plus que ma mère était devenue méconnaissable. Elle s’était murée dans un silence total. Même à moi son fils aîné, le seul enfant qui lui restait, elle n’adressa la parole ; comme si son instinct maternel lui soufflait que j’étais un fils indigne. Le chagrin de ma génitrice était tel, que l’irréparable se produisit. Dix jours après le décès de Rolande, ma mère mourut aussi.

Décidément, le malheur s’abattait sur moi. Trente jours de folie qui virent mourir mon frère cadet, ma sœur benjamine et ma génitrice, à intervalle régulier de dix jours. Une vraie tragédie ! Une véritable hécatombe ! Que pouvais-je faire face à cette situation dramatique, si ce n’est pleurer? Oui, pleurer toutes les larmes de mon corps pour avoir sacrifié naïvement mes parents que j’aimais tant. Je ne savais à quel saint me vouer. Tous ces morts en cascade à cause de l’argent. Non, le prix à payer était insupportable. Ce satanique Gbagbadê était vraiment un monstre ! Par sa faute, il se racontait que je portais malheur. J’étais même traité d’impitoyable sorcier. L’ occasion était trop belle pour mon oncle qui en profita pour m’expulser de sa maison. Il prit le soin de me dire de ne plus jamais lui adresser la parole, encore moins à sa femme et à ses enfants. Tout s’écroulait autour de moi. Je flânais maintenant dans les rues, le regard hagard. A la tombée de la nuit, j’avais repéré une maison inachevée. C’était l’endroit idéal pour me reposer enfin après une harassante journée d’errance. Couché à même le sol, je cherchais à comprendre comment je m'étais retrouvé empêtré dans cet engrenage infernal. Cela a duré plusieurs jours au cours desquels la solitude, l’oisiveté et la faim me dictaient leur loi.

Cependant, une nuit, Gbagbadê m’apparut en songe. Il me dit que le temps était arrivé de jouir de ma fortune. Le maître des sciences occultes m’expliqua, qu’à mon réveil chaque matin, j’allais recevoir la somme de quarante millions de francs CFA dans une gibecière. La seule condition qui s’imposait à moi était de dépenser la somme reçue le même jour, au risque d’être paralysé. Pour moi, c’était un jeu d’enfant. Je n’allais quand même pas me faire prier pour dépenser quarante millions de francs CFA par jour ! A mon réveil, je remarquai effectivement une gibecière à mes côtés. Mon cœur battait la chamade. Je tremblais à l’instar d’un malade atteint de la maladie de Parkinson. Y avait-il réellement la somme indiquée dans ce fameux sac ? Après plusieurs hésitations, je me résolus à l’ouvrir. Et là, le trésor était bel et bien en place ! Plus de doute, j’étais devenu riche ! Le puissant Gbagbadê était vraiment un homme de parole aux pouvoirs magiques d’une redoutable efficacité. J’étais comblé. Comment ne pas l’être quand à quarante ans, on avait quarante millions de francs CFA par jour, seulement quarante jours, après un sacrifice de quarante francs CFA ?

                                                                   *

 « Président, Président, Président » ! Partout où je passais, j’étais accueilli avec des cris de joie. C’était une véritable liesse populaire. Car, je distribuais l’argent à la volée. Une pluie de billets de banque s’abattait sur tous ceux qui avaient la chance de croiser mon chemin. Chacun espérait être trempé jusqu’aux os par cette pluie toute spéciale. « Président, Président, Président » ! Quelle fierté pour moi ! Assurément, je tenais ma revanche sur la vie. Moi qui étais méprisé, humilié et rejeté, la roue avait maintenant tourné en ma faveur. Les gens venaient de lointaines contrées dans l’espoir de bénéficier de ma générosité. Larges sourires, yeux de velours, flatteries, acclamations à tout rompre. Que n’avais-je pas vu et entendu de la part de ces nombreux courtisans ? Qu’est-ce qu’ils croyaient, ces escrocs ? Je me fichais éperdument de tous leurs salamalecs. Je n’avais d’autre choix que de leur distribuer toutes ces espèces sonnantes et trébuchantes. En fait, c’était une solution pour m’aider à dépenser plus rapidement les quarante millions de francs CFA chaque jour.

Je ne tardai pas à m’offrir un château luxueux disposant d’un ascenseur ultra-moderne qui donnait accès au sous-sol. On pouvait y contempler mes nombreuses voitures de sport, de véritables bolides au nombre desquels une Ferrari rouge-sang, une Porsche gris-métal, une Hummer vert-treillis et une Lamborghini jaune-or. Depuis le bord de ma piscine olympique, je me rafraîchissais régulièrement les idées avec du champagne. Je savourais mon bonheur d’autant plus que mes courtisans étaient massés aux abords de mon château, attendant leur ration quotidienne. Mon chalet était pratiquement devenu un lieu de pèlerinage pour tous les chômeurs de la ville, les mendiants ayant déserté les mosquées et même les fonctionnaires mécontents de leur traitement salarial. « Président, Président, Président » ! Du haut de mon balcon, j’étais ovationné. C’était l’hystérie collective quand je déversais sur le bas peuple des liasses de billets. Des bagarres éclataient dans la mesure où chacun voulait se tailler la part du lion. Des gifles, des morsures, des coups de poing. Tout y passait. Des cris par-ci, des pleurs-là, le spectacle était drôle. Je me marrais à n’en point finir à la vue de ces marionnettes désarticulées. Et chaque matin, c’était le même scénario. « Président, Président, Président » !

L’ argent m’avait réhabilité. Je m’offrais tout ce que je voulais. Services-traiteurs, vêtements chics, voyages de rêve ; et même les femmes ! Au demeurant, je disposais d’un fan-club féminin regroupant pas moins de mille beautés. N’importe qui ne pouvait intégrer ce fan-club. A cet effet, un appel à candidature était lancé. A la suite d’une sélection hyper-rigoureuse, seules les plus belles créatures au teint clair étaient déclarées dignes d’appartenir à mon réseau féminin qui s’apparentait à un harem. Chaque jour, l’une d’entre elles devait être tirée au sort pour passer la nuit avec moi. Quand j’étais gagné par la monotonie, je jetais mon dévolu sur des femmes mariées. Leurs maris cocus le méritaient bien ! Qu’avaient ces rigolos à offrir à leurs pauvres épouses ? Dans mes instants d’euphorie, je me demandais qui était ce salaud qui disait que l’argent ne fait pas le bonheur. J’avais voulu me retrouver en face de cet aigri pour lui enfoncer mon poing dans la figure. L’ argent faisait bel et bien le bonheur, et même plus, procurait l’extase. « Président, Président, Président » ! Je croquais la vie à pleine dents.

Toutefois, j’avais quelques regrets au sujet de ma mère, de mon frère et de ma sœur. Leur décès les avait privés de la richesse dont je jouissais présentement. Le douloureux souvenir de mes parents était néanmoins atténué par la présence de Rocky à mes côtés. C’était mon chien berger allemand venu directement de Munich. Il représentait pour moi un véritable ami. Lui au moins était sincère, contrairement à tous ceux dont la présence à mes côtés n’était motivée que par l’argent. Un jour, je fus réveillé par les aboiements de Rocky. Je me doutais de l’arrivée de visiteurs aux abords de ma résidence. Aussi surprenant que cela puisse paraître mes hôtes n’étaient autres que mon oncle et sa tribu. Ils se jetèrent tous à mes pieds en pleurs, me suppliant de leur pardonner le mal qu’ils m’avaient fait. Mes bourreaux d’hier étaient disposés à se mettre à mon service. Après quelques hésitations, la compassion aidant, j’accédais à leur requête. Mon oncle serait mon majordome, sa femme, la gouvernante de la maison, et leurs enfants, mes coursiers. J’acceptais de leur offrir cette chance. Après tout, ces crasseux n’étaient-ils pas la seule famille qui me restait...?

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