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Musique ivoirienne : Le Ziglibity, un rythme disparu avec Ernesto Djédjé, son créateur

Ernesto Djédjé est parti avec son art, aucun héritier

Il y a des drames dont on ne fait le douloureux constat que lorsqu’ils sont accomplis ; c’est celui qui se conçoit dans la complicité passive de ceux qui étaient censés en prévenir l’avènement. La musique ivoirienne est en réalité à l’image d’un navire ivre qui, sur les flots tumultueux de l’océan de son aventure ambiguë, vogue vers un génocide certain. Et elle est poussée vers ce suicide certain d’une part par le ministère de la culture et d’autre part par la presse culturelle qui draine ce faux débat de musique générationnelle que la naïveté collective s’empresse d’ingurgiter facilement.

 Quand on parle de musiques nationales en Afrique, la Côte d’Ivoire peut-elle encore s’en réclamer une ? Il serait difficile de répondre par l’affirmative tant la pente déclive que notre musique emprunte est de plus en plus vertigineuse. Sans nous en rendre compte, nous l’accompagnons dans cette mort évidente. Pour poser les rampes de lancement de ma réflexion, je définirai la musique nationale comme une expression artistique qui retrace un projet politique, culturel et spirituel se construisant sur les fondements identitaires de sa nation productrice. Nous avons connu les pionniers de la musique du terroir dès l’indépendance en 1960. Ce furent Amédée Pierre, Anoma Brou Félix, Aspro Bernard, Allah Thérèse, Mamadou Doumbia, François Lougah, etc. Quand ces artistes prestaient, les ivoiriens se retrouvaient en eux parce leur musique charriait, dans son expression, les éléments identificatoires de la Côte d’Ivoire culturelle. J'aurai une autre tribune de parler des paradigmes identitaires de la musique ivoirienne mais pour l’heure, je voudrais consacrer la réflexion du jour à un artiste exceptionnel dont l’art est tombé dans l’oubli, faute de promoteur.

 A l’occasion de la célébration de la fête de l’indépendance le 07 août passé, de la musique des années de gloire de la Côte d’Ivoire a été distillée abondamment, non pas sur les médias d’Etat mais par des particuliers. C’est dire combien de fois le manque de promotion de la musique des anciens contribue à tuer la musique nationale. Ce sera aussi l’objet d’un débat plus tard. Pour l’heure, parlons de cet artiste qui a été presqu’une étoile filante sur la scène musicale ivoirienne. Il s’agit d’Ernesto Djédjé. 9 juin 1983- 9 juin 2020. Il y a exactement 37 ans et deux mois qu’Ernesto Djédjé a disparu de la scène musicale ivoirienne, emporté par un mal brutal dans le ventre de la nuit. D’abord guitariste émérite de ‘’ l’Ivoiro Star’’, l’orchestre d’Amédée Pierre, il prit plus tard son indépendance pour affirmer le ‘’ziglibity’’, un rythme traditionnel comme le ‘’polihet’’ et le ‘’lékinè’’.

Blissi Tébil et Johnny Lafleur n’ont pu assurer la relève 

  Selon mes recherches, les décennies 70 et 80 sont tombées sous le charme de sa voix chaude façonnée par l’influence du ‘’tohourou’’, un autre genre musical de la région bété de Daloa. A cela, il faut ajouter cette révolution chorégraphique. Le ziglibity, en dehors de son aspect musical, était surtout une danse et avec Ernesto Djédjé, le monde entier devait découvrir un talentueux danseur. Il a su lui apporter une esthétique de son cru faite de déhanchements spectaculaires couronnés par le fameux blocage de la tête. Sa prestation était surtout mise en relief par une apparence physique et un style vestimentaire empruntés à l’époque : abondante coiffure ‘’afro’’, rouflaquettes (favoris formant un accroche-cœur sur la tempe) soigneusement taillées, chemise aux manches bouffantes, volontairement entrouverte sur une poitrine d’une rare pilosité hébergeant une chaîne de grandes mailles, un pantalon aux bas évasés. ET voilà l’homme. Prêt pour le spectacle. Donnez-lui le bissa et il vous rendra avec éclat, avec élégance, les pas du ziglibity. Voix envoûtante, gestuelle calculée, occupation scénique, tels sont les éléments dont la confusion (au sens étymologique de fondre ensemble) concourront à exprimer le ‘’srèlè’’ bété.

Ah ! La mort, cette traîtresse. Elle a réussi un grand coup. Arracher brutalement un amas de talent. Je revenais de l’école primaire ce jour-là et la triste nouvelle est tombée comme un couperet dans les oreilles de l’innocent gamin que j’étais. Il était midi je crois bien. J’ai continué mon chemin nonchalamment sans réaliser à ce moment-là que la Côte d’Ivoire venait de perdre, non pas un artiste mais un pan entier de son histoire culturelle. Quand un artiste de cette trempe meurt, la grande question est de savoir s’il y aura un héritier pour perpétuer l’œuvre du maître parce qu’en vérité, un être anonyme meurt mais un artiste entre dans l’éternité par la perpétuation de son œuvre. La tradition de l’héritage n’échappa pas au milieu du show-biz et de la presse. Des noms ont été annoncés. D’abord Luckson Padaud le cousin. Son péché ? Avoir déclaré faire du ‘’ziglibity makossa’’. Vraiment, je ne suis pas un musicologue pour débattre techniquement de ce choix étrange mais la suite on la connait. Luckson Padaud est toujours là et le ziglibity toujours orphelin. Il y eut aussi Blissy Tébil. Excellent chanteur, excellent danseur mais Blissy n’a jamais fait la promotion des pas du maître. Il s’est cantonné dans le zagrobi. On a même entendu parler un moment de ‘’zagrobi makossa’’. Pfff !!

Lukson Padaud non plus

Comment peut-on être aussi mauvais élève en rendant à chaque fois des copies aussi confuses alors que les cours du maître sont là. Blissy Tebil est aujourd’hui porté disparu musicalement. Le ziglibity est toujours orphelin. Vint l’épisode du tonitruant Johnny Lafleur. Un homme, un nom. Mais par-dessus tout, le plus grand gâchis en matière de talent chorégraphique. Gnonhouli était la métaphore vivante du ‘’Gnoantré national’’. Du physique jusqu’aux pas en passant par le style, il était Djédjé et Djédjé était lui. Sur scène, il était le rare artiste à sortir les pas crées par ‘’l’épervier’’. Hélas ! Là où il fallût faire de la formation pour enseigner l’art du maître, il s’est empêtré dans une carrière ambiguë de chanteur. Conclusion ? Sa carrière est restée collée au plancher sans jamais connaître les joies du saut au plafond. Il nous a malheureusement quittés aujourd’hui sans qu’on puisse vraiment associer son nom au ziglibity. John Mayal alias John Yalley et désormais John Kyffyz fut un bref danseur du maître avant de se faire sa propre voie dans le ‘’zèzè pop’’. Lui, il est à dédouaner parce qu’il n’a jamais cessé de dire qu’il dansait pour se faire un peu d’argent. Pour le reste, avec cette démission collective, on peut le dire. Ernesto Djédjé, depuis 37 ans, ne pèse plus lourd. Il est bien mort avec son art et d’une mort éternelle. Par la seule faute d’une débandade dans les rangs des pseudo-héritiers. Il avait pourtant laissé le bissa sur scène. Personne n'a pu le prendre pour continuer son oeuvre. Adieu l’artiste.

         Frederic Gneze

Content created and supplied by: FredericGneze (via Opera News )

Ernesto Djédjé

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