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Savoir partir à temps (1)

Published 16 days ago - 20239 views

« Vive le président ! À bas le président ! 

Vive le général ! À bas le général ! » 

 

Quel auditeur et mélomane de musiques de variété, d’ici comme d’ailleurs, n’a t-il jamais entendu ce refrain puissamment rythmé et enjolivé par ces riffs de guitare, typés, qui font l’originalité de la musique reggae ? Alpha Blondy, se nomme son auteur. La première méga star de l’histoire de la musique ivoirienne, le chanteur ivoirien qui a écrit, en Côte d’Ivoire, les plus belles pages du show biz. 

Vive le président ! À bas le président ! Les rapports entre les dirigeants et les peuples s’inscrivent souvent, sinon toujours, dans cette dialectique de l’idolâtrie et de la disqualification que suggère ce célèbre refrain du morceau « politiki. » Ces rapports sont, à tout point de vue, analogues à ceux que le grand public cultive envers ses idoles et autres stars du monde des arts et du sport. Gratitude et ingratitude, ovations, quolibets et rejets sanctionnent presque toujours le parcours de ces êtres singuliers (rois, présidents, artistes et sportifs de renom) auxquels la vie semble avoir souri en tout et sur tout en les comblant des jouissances et félicités de la terre : célébrité, hommages, ovations, femmes, hommes, richesse matérielle, santé inébranlable ; bref : succès en tout.

Et puis, un jour, vient la chute. La grande disgrâce. La vaste clameur de rejet qui donne dans l’insupportable outrage, et qui humilie. L’Histoire universelle est remplie d’exemples en nombre infini : Charles de Gaulle et l’offense de mai 68 ; Houphouët-Boigny et la marche folle des gueux manipulés par les politiciens canailles du pays qui ont réussi à mettre dans la bouche de ces gosses désinformés ces deux mots assassins que le vieillard emportera jusque dans sa tombe : « Houphouët voleur ! » ; Mobutu, au Zaïre, conspué par son peuple hier à lui soumis et rampant comme suite de larbins d’un autre âge ; Didier Drogba le buteur à la crinière et aux semelles d’or qui fit, hier encore, les jours les plus merveilleux de notre équipe nationale de football, aujourd’hui remis en cause (2) par ce même public qui l’adula ; Samuel Eto écarté désormais de la sélection nationale (3) camerounaise, etc. 

Quelle foule se déplacerait aujourd’hui pour aller écouter Kéké Kassiry l’homme du gnaman-gnaman, l’auteur des célèbres titres NménikaAfricaAbidjan-city, trois chansons qui comblèrent les oreilles des foules au cours des années 1980 ? Kassiry, fort heureusement, n’a jamais été conspué par aucun public ; on ne lui sert plus que de l’indifférence — ce n’est pas absolument mieux ! Hier, paria par excellence dans cette même République de Côte d’Ivoire qu’il dirige aujourd’hui et qui l’accable de gratitude et de louanges à n’en plus finir, Alassane Ouattara peut dire qu’il revient de loin. Pour lui, ce fut : « À bas l’étranger » ; et, aujourd’hui, « Vive le président et le frère ! » Pour combien de temps encore ? 

Les concernés ne comprennent souvent pas, eux-mêmes, d’où vient cette versatilité des peuples et des foules. Nous pensons, quant à nous, en savoir un peu sur la question : tous ces hommes qui ont, comme on le dit communément, « réussi », font partie d’une élite ; ce sont des hommes d’exception, une minorité qui en impose aux autres, suscitant ainsi, sans l’avoir voulu et sans le savoir, envies et jalousie. Ils sont les miroirs de nos espoirs et rêves non réalisés, les échos de nos échecs et déboires. Chaque succès qu’ils remportent nous rappelle notre condition d’individus au destin terne, sans relief ; notre condition de sujets ou de citoyens aux vies sans éclat aucun, condamnés à vivre et à mourir dans le manque et le cruel anonymat (pour la grande majorité d’entre nous) ! 

Certes nous les aimons, ces hommes et femmes de grande stature sociale ; nous les adorons même, mais seulement dans la stricte mesure où leurs réussites nous font croire que demain sera, peut-être, notre jour à nous aussi. Ils sont aussi bien le fumier de notre optimisme, que la source de nos frustrations et révoltes intérieures. C’est pourquoi, plus court est leur temps de gloire, mieux nous les aimons car les félicités qui durent nous incommodent. Contrairement à ce que l’on croit, l’éternité est insupportable à la rationalité de l’Étant humain qui se veut corps et esprit régis par des lois temporelles qui leur imposent des limites. Les célébrités qui durent encombrent nos vues, nos tympans, et finissent par être ennuyeuses et pesantes, à l’image des règnes des princes. Je cite, encore, Jean Dodo Glaziognon : « Le héros nous a débarrassés du monstre. Mais qui nous débarrassera d’un héros immortel ? – Gba gla, bada ! » (4). 

Il y a un temps objectif à partir duquel les foules et les peuples retirent leurs cautions et admiration à leurs héros. Bob Marley et Jimi Hendrix sont morts à temps ! Pélé a eu raison d’avoir arrêté de jouer au football de compétition au moment où les foules le réclamaient encore ; Laurent Pokou, Eric Cantonna et Zidane, de même ; et Didier Drogba a vu juste, lui qui a pris l’habile décision de céder la place à des moins âgés que lui au sein de la sélection nationale afin que se continue l’aventure footballistique des « Éléphants » sans désormais l’aura de sa forte personnalité. Félix Houphouët-Boigny a eu tort d’avoir persisté à nous imposer un règne tri décennal et fortement controversé au cours de la dernière décennie (1980-1990). Les quolibets qu’il a reçus au soir de sa vie doivent donc être considérés comme la juste sanction de sa folle obstination à vouloir s’identifier au pouvoir et à se considérer comme une nécessité absolue et non mortelle. Le mausolée qui abrite ses dépouilles est là, pour rappeler aux siens ainsi qu’à son électorat captif et à tous ces Princes qui rêvent de reproduire son règne long et ennuyeux, la vanité des prétentions de l’Être humain au divin ! 

Gare donc aux héros et aux princes qui ne savent pas partir à temps ! Les attend sur le boulevard rouge de leurs folies, « la louange éclatante du crachat » des foules – Aimé Césaire. Car, plus qu’aux bonimenteurs du dimanche et autres louangeurs assermentés, c’est aux peuples et à leurs poètes, leurs historiens et leurs philosophes que reviendra toujours le privilège de sanctifier ou de disqualifier un règne royal ! 

Tiburce Koffi Gnamet.

_______________

AVERTISSEMENT. Cet article date de 2015. Il a connu une légère réécriture pour actualisation. Les notes 2 et 3 soulignent parfaitement son antériorité à l’actualité politique de notre pays. Il sera le premier volet d’une série de réflexions que je compte publier sur le même thème : « Savoir partir à temps. » Oui, il est temps que le philosophe use de ses privilèges de libre penseur pour ramener les citoyens de ce pays à la sagesse qui assure l’équilibre des peuples.

 Note 4 : Jean Dodo Glaziognon (Glaz), ex-professeur d’allemand, disparu. Il fut un auteur dramatique et un metteur en scène talentueux, mais non publié. Il est l’aîné du chanteur Paul Dodo, disparu lui aussi. Hommage à leurs mémoires ! 

Content created and supplied by: Tiburce_Koffi (via Opera News )

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