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Vincent Toh Bi : ''les petites frustrations individuelles, sociales.... conduisent à des situations regrettables''

Le président de l’organisation citoyenne Aube Nouvelle a fait un tour d’horizon de la vie de son organisation et de l’actualité sociopolitique du pays marquée en grande partie par la réconciliation. Dans une interview exclusive qu’il nous accordée ce mardi 17 août 2021, Vincent Toh Bi a parlé de sa quête de cohésion sociale mais aussi de la crise au sein du Front populaire ivoirien.

Quelle est votre actualité ?

Nous travaillons toujours avec Aube Nouvelle avec laquelle nous sillonnons toutes les régions, les contrées de Côte d’Ivoire. Nous y allons parler de cohésion et de paix aux populations parce que nous pensons que c’est la base de la force d’une société.

Aux premières heures de votre organisation, l’on en entendait beaucoup parler. Mais depuis un moment, l’on a l’impression qu’il y a une baisse de régime ?

Non pas du tout. Aujourd’hui, nous sommes dans un travail de proximité avec les populations. J’ai décidé de mettre un peu plus de temps. Quand je communique, par exemple, sur les problèmes du Sud-Comoé, je laisse cette communication pendant trois semaines sur ma page avant d’en publier une autre. C’est peut-être cela qui donne l’impression d’une baisse de régime. Nous sommes sur le terrain, nous faisons nos réunions, nos formations, nos conférences. Nous avons des activités chaque semaine partout sur le territoire national. Nous communiquons sur des aspects qui nous semblent immédiats notamment les préoccupations des populations.

Pour vous qui êtes un homme de terrain, quels sont les ressentis et les souhaits des populations ?

Elles ont des préoccupations essentiellement sociales pour l’instant. Nous avons déjà fait plusieurs régions du pays. Nous sommes aujourd’hui à 45 circonscriptions administratives et vous avez des problèmes divers en fonction des régions. Le problème du foncier, la cohabitation entre les différentes communautés émergent pratiquement partout. Le chômage, l’emploi, l’éducation, la santé, la sécurité... sont à des degrés divers en fonction des régions et des crises qu’elles ont connues.

Des pistes de solutions ?

C’est l’administration, le fonctionnement. Nous parlons de problèmes d’infrastructure. Vous avez dans le Sud-Comoé, par exemple, des endroits qui sont inaccessibles. Par contre, d’autres ont bénéficié de projets d’investissements. Il faut équilibrer cette perception. Des efforts administratifs pour accompagner le foncier. Une nouvelle approche de la vie communautaire. Nous avons l’impression aujourd’hui que tout le monde a délégué au gouvernement les efforts pour la paix alors que c’est l’œuvre de tout un chacun.

Justement dans la quête de la réconciliation, ces problèmes-là ne sont-ils pas déjà un handicap ?

Non au contraire. Ces faits que nous évoquons révèlent plutôt la pertinence, l’urgence de mettre en œuvre une vraie réconciliation. Parce que quand vous laissez les petites frustrations au niveau communautaire, des familles et individuel, tôt au tard cela va exploser. C’est l’agrégation des petites frustrations individuelles, sociales, communautaires qui finissent par conduire à des situations regrettables. Tout cela induit que nous accélérions car la réconciliation n’est plus une option. Elle est une nécessité, une obligation pour la Côte d’Ivoire afin de se consacrer enfin au développement.

'Où est le rapport entre la crise au FPI et la question de la réconciliation nationale ?''


Vincent Toh Bi et la politique ?

Il faut démystifier la politique. C’est parce que les gens fuient aujourd’hui la vie politique qu’ils n’ont pas l’opportunité d’exprimer leurs belles idées. Des personnes sont dans leurs salons, avec des idées brillantes, mais dès qu’on leur demande de partager ces idées dans un cadre qui permet de les transformer en actions politiques, ils fuient parce qu’ils en ont peur. On les comprend parce que la politique en Afrique a eu des passifs et des risques. Mais tout le monde fait de la politique. Si vous êtes une ONG, tel que notre cas, c’est la politique de la paix, il y a aussi celles du micro-crédit, de l’environnement, de agriculture etc. Maintenant, de quel type de politique s’agit-il ? Politicienne, celle des partis, la politique pour accéder à un poste supérieur ou celle communautaire qui allie les différentes populations ? Il faut s’engager en politique sinon qui va le faire à notre place afin de transformer le pays. Des Etats comme la Suède et la Chine n’ont pas atteint ce niveau de développement par une démission collective de ceux qui ont contribué à en arriver-là. Il faut participer et s’impliquer dans la vie de nos communautés. Si cela s’appelle la politique, alors tout le monde en fait.

Vous avez récemment effectué une tournée au cours de laquelle vous avez rencontré plusieurs leaders politiques. Pouvez-vous nous expliquer l’objet de cette initiative ?

Nous avons fait le tour d’environ 24 villes de Côte d’Ivoire où il y a eu des violences graves à l’occasion de la dernière présidentielle. Et donc nous avons fait un rapport qui a essayé de situer les responsabilités, faire l’état des lieux des violences, rechercher les causes et apporter des solutions. Nous avons diffusé ce document dans la presse. A certains endroits où nous avons rencontré les populations, elles nous ont dit : ‘’ Nous vivons ici depuis des décennies. Nous n’avons pas de problème mais des préoccupations. A chaque fois que nous sommes opposés, il est question d’un sujet politique. Donc vous ferez mieux d’aller parler aux hommes politiques avant de venir nous voir’’. Et cela nous a semblé totalement sensé. Nous avons décidé par conséquent de les rencontrer. Et nous avons été agréablement surpris car tous les principaux responsables des grands blocs politiques nous ont reçus y compris des membres du gouvernement. Nous leur avons donné ce rapport et indiqué la nécessité pour eux d’orienter leurs actions vers la pacification de notre vie communautaire. Cela a été très bien reçu car chacun d’eux nous a fait un suivi après. Il ne s’agit pas seulement de parler de paix aux populations mais il y a des conditions générales qui créent des troubles au niveau de la communauté. Il fallait aller voir ceux qui créent ces conditions-là, et c’est ce que nous avons fait.

Cet épisode avec les leaders politiques est-il fini ?

Oui. Nous sommes aujourd’hui à un niveau institutionnel c’est-à-dire l’Assemblée nationale, les groupes parlementaires qui font les lois. Ils doivent être conscients, parce que ce sont les élus du peuple, des problèmes à la base. Il faut le leur rappeler. Le Sénat, la Chambre des rois et chefs traditionnels, nous continuons sans oublier les chercheurs également avec qui nous analysons les causes des conflits et la perspective des ceux à venir. En même temps, nous continuons nos sensibilisations dans les communautés qui n’ont pas connu de violences mais qui pourraient en connaître à cause de certaines situations. Par exemple le Sud-Comoé où il n’y a pratiquement plus de poissons dans la lagune à cause de l’orpaillage. Bien évidemment cela et source de conflit. Dans le Sud-Ouest, il y a de gros problèmes fonciers qui n’ont pas été totalement réglés. Quant un pays arrête ses efforts de vie sociale stable, c’est le chaos.

Vous êtes de ceux qui ont affirmé que le retour de Laurent Gbagbo est bénéfique pour la réconciliation nationale. Aujourd’hui l’ex-président est là mais certaines réalités sociopolitiques entourent sa présence. Votre regard sur son retour et sa contribution à la cohésion sociale ?

Je maintiens que le retour du président Laurent Gbagbo est une très bonne chose pour la Côte d’Ivoire tout autant que tous les autres réfugiés, exilés ou personnes qui ont quitté le pays à la suite des violents événements que nous avons connus. Notre Constitution interdit un exil forcé des citoyens ivoiriens, respectons donc notre Constitution. Tous ceux qui veulent revenir au pays doivent pouvoir le faire et participer à la vie sociale ou même pas s’ils le veulent. Le retour de l’ex-président a été un grand signal du retour à la paix. Il faut en féliciter tout le monde notamment le concerné lui-même, le président de la République Alassane Ouattara qui a facilité ce retour. Mais il faut dissocier le retour de Laurent Gbagbo, un ancien président qui est de retour chez lui à la suite de certains processus judiciaires et politiques, et la vie politique au sein du FPI ( Ndlr, Front populaire ivoirien ). J’ai vu des écrits et entendu des gens dire qu’on pensait que Laurent Gbagbo allait venir faire ceci, réconcilier...Mais pourquoi ? C’est une vie politique. Tout ce qui se passe est normal. Les frictions au sein du RHDP, du PDCI, du FPI, c’est normal et propre à la vie politique. Il est même heureux qu’il en soit ainsi car il y a des dissensions, des oppositions mais à l’intérieur du parti. Où est le rapport entre la crise au FPI et la question de la réconciliation nationale ? C’est une crise au sein d’un parti comme c’est déjà arrivé d’ailleurs. C’était pareil au sein du RDR à l’époque, du PDCI, à répétitions, au FPI même déjà donc c’est une vie politique normale. Il ne faut pas exagérer certaines problématiques. Lorsque les questions internes au FPI vont déboucher sur des sujets nationaux, à partir de ce moment-là, on va dire qu’il y a problème. Mais tous ces chocs permettent le renforcement de l’unité, de l’histoire, de l’orientation idéologique de chaque parti. Il faut avoir une analyse élevée au-dessus des simples querelles des individus.

Toutefois, l’Ivoirien lambda pourrait se demander comment ces gens qui n’arrivent pas à s’entendre entre eux peuvent-ils nous réconcilier ?

Si je suis dans un parti que mes idées ne conviennent plus à ceux avec qui j’ai décidé de marcher , où est le rapport avec le fait que je demande la cohésion ? Regardez aujourd’hui dans nos temples religieux, il y a beaucoup de conflits mais est-ce à dire que Dieu n’existe pas ? Les églises et mosquées sont des canaux pour orienter notre façon d’être avec Dieu mais ils ne sont pas la finalité de notre foi. C’est la même chose pour les partis politiques, ils ne sont pas la finalité de notre vie. Ils structurent notre orientation, notre développement parce qu’ils ont une idéologie, une structure, un système mais ils ne sont pas la finalité. Donc le fait que les partis se fragmentent n’a rien à voir avec l’unité dans un pays.

Tout de même, les partisans et sympathisants de ces leaders là ne sont pas tous capables d’analyser les faits comme vous le présentez. Et pour cause, généralement les conflits des responsables rejaillissent au sein des partis voire même de la société?

Il faut justement un travail d’éducation. Nous avons combien de pratique d’années démocratiques ? Les gens ne comprennent pas et c’est à nous d’éduquer nos populations. C’est pour cette raison que la politique va cesser de devenir un épouvantail parce que les gens ont peur de faire la politique à cause des morts, des violences. Il y a des idéologies qui peuvent se fragmenter, se solidifier mais on avance tous vers un idéal : le développement de la Côte d’Ivoire. Les gens doivent comprendre qu’ils ne sont pas obligés de s’attacher à un parti qui les mène à la perte, un leader qui déterre la hache de guerre tout le temps, ni à cause d’une région ou religion.

Au demeurant, est-ce que les actions des leaders politiques ne sont pas un frein aux initiatives d’Aube Nouvelle ?

Pas toujours et dans tous les cas nous aussi menons des actions qui ne facilitent pas toujours les choses au gouvernement et aux partis politiques. Ils auraient aimer qu’on parle peut-être un certain langage ou qu’on ait un certain comportement. Il s’agit de voir quels sont les points sur lesquels nous pouvons avoir un accord minimum notamment la liberté d’expression. Cela me parait fondamental, c’est-à-dire laisser les partis politiques, chaque individu s’exprimer. Parce que derrière la liberté d’expression, il y a le génie créateur humain. Quand les libertés sont étouffées, les gens n’arrivent pas à créer, à s’élever, à innover à cause de la peur dans l’esprit. Ce sont des facteurs communs à avoir. Dans la suite, nous pouvons avoir des opinions différentes qu’il faut accepter. Toutes les démocraties sont bâties sur cette base. Le gouvernement fait des choses qui peuvent ne pas plaire aux citoyens mais il faut créer la relation. Quand je travaillais encore à l’international, j’avais mis en place un projet qui continue encore dans certains pays à savoir le ‘’ Dialogue social ’’. Et c’est la même chose qu’on a ici aujourd’hui. Il faut avoir de la mesure dans la façon d’apprécier les réalités du pays de quelque bord que ce soit.


Donc vous dites que les politiques ne rament pas forcément dans votre sens ?

C’est que nous aurions un pays où il n’y a aucun problème. Parce que s’ils nous facilitent la tâche, c’est qu’il n’y a aucun problème. Il est clair que certains actes ne nous facilitent pas la tâche. Mais nous sommes dans un milieu social, ces décisions ont peut-être un fondement. Quand il y a nécessité d’épingler un acte, nous le faisons. Par exemple, lors des législatives, nous avons dénoncé les discours guerriers.

Avez-vous un appui institutionnel pour soutenir vos actions ?

Nous n’avons pas de financement extérieur mais plutôt une compréhension de la nécessité de travailler activement à maintenir nos communautés. Nous avons des ministères qui sont assez ouverts, des institutions et même des chancelleries qui nous accompagnent et assistent.


'' Nous n’avons pas besoin de nous agripper à nos processus traditionnels de succession, de prise de pouvoir''


Quelles sont les perspectives de Aube Nouvelle?

Continuer le travail entamé, des bénévoles, des partisans et des sympathisants dans toute la Côte d’Ivoire qui sont engagés. Nous souhaitons avoir un impact sur l’opinion. Nous n’avons pas besoin de nous agripper à nos processus traditionnels de succession, de prise de pouvoir. Il faut qu’on pense différemment et qu’on participe à la vie de nos communautés. C’est cela nos perspectives.

On vous annonçait en Nouvelle Calédonie pour une mission. Qu’en est-il ?

J’ai été fonctionnaire international pendant très longtemps. J’ai donc des missions internationales de routine. Des consultances ici et là, en présentiel ou de façon virtuelle en rédaction. C’est dans ce cadre que j’avais ce travail en Nouvelle Calédonie mais ce n’est pas la première fois. Je fais aussi des missions dans d’autres pays. Je viens de là-bas et c’est une grande partie de ma vie professionnelle.

Votre vision de l’avenir du pays et surtout vos pensées à l’endroit des politiques ?

Je demanderais aux politiques de faire attention. Ces temps-ci, je réfléchis beaucoup aux questions des crises. La Côte d’Ivoire a eu un cycle de crises de dix ans. Une crise en 1960 pour l’indépendance, une en 70 où il y a eu beaucoup d’emprisonnement et de problème, une en 80, sévère crise économique dont on ne s’est toujours pas relevé, une crise en 90 avec l’ouverture démocratique, une en 2000 avec le coup d’état, une crise grave en 2010 et une autre en 2020. Nous ne pouvons pas continuer indéfiniment dans un cycle irréversible de conflits, avec une fatalité contre laquelle on ne peut rien. C’est dangereux. Il y a un moment où on s’assoie dans une nation pour se poser des questions notamment pourquoi on vit de cette façon ? Pourquoi l’attachement aux questions de pouvoir a été l’élément qui a le plus tué les Ivoiriens ? Il y a un cycle naturel de succession de pouvoir,; qu’il s’agisse du parti au pouvoir ou de l’opposition, il faut arriver à réguler ce cycle et le faire accepter par tout le monde. Je lance un appel aux politiques autant qu’à la population parce que les politiques ont leurs intérêts et stratégies qui prennent forme quand les populations adhèrent ou se lancent dans des actes qui sont regrettables. Tous les pouvoirs en Côte d’Ivoire se sont estompés d’une manière pas toujours démocratique. Allons nous continuer ce cycle ? Un pays, ce sont des hommes. Nous décidons de réorienter la vie politique et sociale pour échapper à ces violences qui sont une sorte de malédiction à chaque fois que nous avons des enjeux politiques importants. Posons la question, trouvons la réponse et parlons nous.

Voici les liens de la vidéo de l'interview : https://youtu.be/ek6FZdUF3tg

https://youtu.be/0jlmnD_m9vQ

Réalisée par Franck Koffi

Content created and supplied by: Tembo.Opera (via Opera News )

Aube Nouvelle Vincent Toh

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