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Retour de Gbagbo, Ouattara, endettement, Opposition divisée... Kabran Appiah crache ses vérités

Nous vous proposions hier des morceaux choisis d'un entretien réalisé mercredi 21 avril 2021 avec l'ex-ministre Kabran Appiah, par ailleurs président du parti politique La ligue des mouvements pour le progrès (LMP). Nous vous proposons ce jour l'intégralité de cet entretien au cours duquel Kabran Appiah passe l'actualité en revue.

A 43 jours de la présidentielle 2020, vous avez appelé à l’arrêt immédiat de toutes les opérations électorales jusqu’à ce que les parties prenantes s’accordent sur le système électoral, les institutions électorales, les conditions et procédure de validation des candidatures, le déroulement des scrutins et la proclamation des résultats. Visiblement vous n’avez pas été entendus et le résultat est là : 85 morts officiellement et 484 blessés en trois mois. Quelle réaction ?

Quand on fait ce genre de déclaration, on part d’un bon sentiment, selon lequel cela peut être un exercice d’école. La démocratie est un choix de tous les acteurs. Le problème, c’est que ce n’est pas le cas. En Afrique, la démocratie est d’abord perturbée par les ingérences extérieures. Les élections, pendant qu’elles sélectives chez eux, sont ratificatives chez nous, c’est-à-dire qu’elles servent à donner les résultats qui ont été déjà prévus. Les acteurs font assaut de loyauté à l’égard des puissants pour que leur victoire serve à ces derniers. Cela perturbe totalement la réflexion sur la démocratie en Afrique. Ce n’est pas un exercice d’école. C’est-à-dire quand on parle de la loi électorale, les gens ne cherchent pas la loi la plus pertinente, mais plutôt la loi la plus profitable. C’est très différent. C’est cela le mal de l’Afrique. Lorsque nous avons fait cette déclaration, c’était pour faire un clin d’œil à la nécessité. Il faudra bien qu’un jour la Côte d’Ivoire devienne un Etat moderne. Mais nous n’étions pas dupes. Nous savions que tel que les débats étaient engagés, ils ne pouvaient aboutir qu’à un affrontement.

Qu’est-ce qu’il faut donc pour que la Côte d’Ivoire devienne un Etat moderne ?

Il y a deux facteurs : l’un extérieur et l’autre intérieur. A l’extérieur, il faut pouvoir convaincre les puissances qui tiennent les rênes du débat politique en sous-main que c’est dans leur intérêt d’avoir un Etat moderne. Sur le plan institutionnel, un Etat stabilisé sert mieux leurs intérêts qu’un Etat en perpétuel mouvement. Ils font le profit à partir du chaos. Mais le chaos peut finir aussi comme la Somalie ou le Libéria si ce n’est pas ce qu’ils souhaitent. Il faut donc les en convaincre. Ensuite, nous devons nous convaincre de ce que chercher à établir la loi égale pour tous, à équidistance de tous nos intérêts, c’est pour nos propres intérêts. La loi est le fondement d’un Etat moderne. Sans Etat moderne, on n’aura aucun développement. Beaucoup de gens parlent de la paix, oui, mais la paix des cimetières est aussi une paix. Le facteur développement, c’est moins la paix que l’Etat. S’il n’y a pas de véritable Etat, vous n’avez aucun outil de promotion durable des décisions qu’il faut pour le développement. C’est dans notre propre intérêt que le jeu démocratique fait partie des facteurs de régulation et d’établissement des Etats modernes. Pour que les citoyens aient la possibilité d’avoir confiance en des groupes constitués en partis politiques.

Sans cette confiance des citoyens vis-à-vis de la classe politique, des concepts tels que l’Ivoirien nouveau, prôné par l’actuel pouvoir d’Etat, peuvent-ils prospérer ?

Les slogans, il y en a toujours. L’ivoirien nouveau, la première fois que j’en ai entendu parler, c’est dans la bouche de ma sœur Geneviève Bro Grégbé. C’est une idée qui lui a été volée par plusieurs personnes. Il n’est pas interdit de rêver. L’Ivoirien nouveau, c’est le produit de la société nouvelle que nous voulons. Celle à qui on ne dicte pas ses conditions de vie. C’est une société libre dans laquelle le citoyen a des droits reconnus dans un Etat moderne. L’Ivoirien nouveau ne pourra apparaître sans un Etat nouveau, gestionnaire d’une société nouvelle. Une société qui va aller à la recherche des vertus de la société dynamique et performante. Si on n’a pas de performance en tant que groupe constitué, nous n’allons pas relever de défis même primaires, la faim, la santé, l’éducation…

Vous parlez de l’éducation. On entend dire que l’école ivoirienne va mal. Mais l’école n’est-elle pas une caisse de résonance de la société ?

Oui, l’école est un miroir parce que c’est à l’école qu’on fabrique les valeurs, l’homme. L’école moderne, l’école de la vie, la famille, toutes ces écoles sont en panne aujourd’hui. Regardez ce que la cellule familiale est devenue. Est-ce qu’elle existe encore? C'est une cellule familiale où le chef de famille a des revenus de survie. La cellule familiale est déjà désagrégée. On a remplacé tout cela par les centres de prière, les obédiences politiques…quand on n’est pas dans les bars et boîtes de nuit. Toutes les institutions sociales classiques se sont effondrées et l’école formelle en est le résultat. On a désinvesti à la fois financièrement, matériellement et moralement. On a cessé de vouloir la qualité comme objectif. On n’y a pas affecté les moyens, les motivations requises des acteurs. Elle va alors s’effondrer. Malheureusement, c’est la chronique d’une mort annoncée.

Parlant de l’actualité politique, le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a annoncé que Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé pouvaient regagner leur pays suite à leur acquittement à la CPI sans toutefois évoquer leurs condamnations en Côte d’Ivoire. Quelle réaction ?

Nous sommes quelques-uns à scruter de très près ce que dit M. Ouattara. Ce n’est pas par esprit de défiance que je le dis mais on ne peut pas faire confiance à Ouattara à priori. Je n’ai qu’une confiance modérée en ses propos pour les avoir trahis lui-même plusieurs fois. Pour le reste, regardons bien. M. Ouattara ne fait pas un cadeau. Il ne fait que donner suite à une décision internationale qui s’impose à la Côte d’Ivoire sur le plan juridique. Il s’est dépêché d’aller fabriquer des condamnations sur faits et abusives. Quand on dit ‘‘Gbagbo’’ a braqué la Bceao, cela me fait rigoler. On parle bien de Bceao et de braquage et c’est de Gbagbo qu’on parle ? Les gens qui ont braqué la Bceao, on les connaît. On sait comment l’argent a été distribué. C’est de notoriété publique. Gbagbo Laurent a pris les mesures qu’il fallait pour la continuité de l’Etat. Nul n’a pu démontrer le contraire. Non seulement la Bceao ne s’est pas plaint, aucune banque n’a porté plainte parce qu’elles n’ont connu aucun préjudice. Qu’on arrête. Je crois que M. Ouattara est au bout d’un cycle. Celui où il fallait à tout prix empêcher l’opposition d’exister. Est-ce qu’il est maintenant conscient qu’il doit vivre avec. Je l’espère en tant que politiste. La politique ne devrait être un pugilat, y compris par la guerre. Elle peut devenir un jeu. Si Ouattara est tellement populaire, il n’a pas à avoir peur de l’arrivée de Gbagbo Laurent qui l’est aussi. Peut-être que Ouattara est plus populaire que Gbagbo. Laissez donc le peuple ivoirien en juger. Le reste, c’est la politique. Le fait qu’il ne parle pas de ces condamnations, c’est que lui-même, sait qu’elles sont ridicules et anachroniques par rapport à l’état actuel du débat en Côte d’Ivoire. Ces condamnations sont anachroniques. Qu’il veuille bien les retirer de la façon qui lui conviendra, je suis de ceux qui ne feront pas de coquetterie par rapport à la façon dont M.Ouattara va effacer ce qui n’aurait jamais dû avoir, c’est-à-dire une condamnation de Gbagbo pour avoir fait son devoir. Après l’acquittement mondialement retentissant, il apparaitrait comme étant un mauvais joueur. Il le sait lui-même.

Dans la même veine des condamnations, l’ex-chef rebelle burkinabé Ouédraogo Rémi dit Amadé Ourémi a été condamné à l’emprisonnement à vie pour les massacres de Duékoué alors qu’il n’a cessé de citer des commandants de zone rebelle proches d’Alassane Ouattara. La comparution de ces commandants n’aurait-elle pas permis l’éclatement de la vérité ?

C’est de la comédie. C’est comme les condamnations qui ont été faites en France dans le procès du bombardement de Bouaké. On a condamné des fantômes. On les a d’autant mieux condamnés qu’on espère que cette condamnation va empêcher d’aller chercher les vrais commanditaires, les donneurs d’ordre. Amadé Ourémi n’est pas venu en Côte d’Ivoire pour faire la guerre. Il était là. On est allé le chercher, on l’a payé pour faire la guerre et on l’a commandé au front. Qui a fait cela ? Quelle est la chaîne de commandement de laquelle dépendait cet homme qui a commis tant de crimes ? Est-il le seul à avoir commis ces crimes ? Les crimes existent bel et bien. Mais Amadé Ourémi ne peut pas avoir été partout à la fois. Le condamner oui, mais tant qu’on n’a pas mis les vrais commanditaires devant la justice, pour moi, c’est une parodie.

Est-il normal que pour un tel procès, des personnes impliquées et citées par le prévenu comme commanditaire ne comparaissent pas ?

Ce n’est pas normal du tout. Je vous le dis en tant qu’avocat. Mes confrères ont demandé la comparution de certaines personnes, ils n’ont pas eu l’accès. C’est comme tous ces procès qui ont eu lieu. Les gens ne se rendent pas compte du ridicule. Il y a un minimum d’habillage même si on veut obtenir certains résultats. Ce que les anglophones appellent le due process of law. On soulève les exceptions, ils disent non. On ne peut pas à la fin se prémunir contre la critique juste parce que c’est une parodie de justice.

N’est-ce pas là la promotion de l’impunité qui se poursuit ?

Bien sûr. Maintenant on voit que l’impunité va jusqu’en Europe. Nous espérons que les vrais commanditaires des événements de novembre 2004 qui ont occasionné tant de morts en Côte d’Ivoire seront traduits un jour en Justice. C’est un dossier sur lequel j’ai eu à travailler personnellement. Les jeunes qui sont morts sur le pont, l’hôtel Ivoire, on ne va pas laisser cela impuni. Il faut bien que les gens soient responsables de leurs actes à moins de décréter une amnistie mondiale. Condamner des fantômes en France, Amadé Ourémi en Côte d’Ivoire, c’est la même chose et ce sont les mêmes acteurs d’ailleurs. Il y a une synchronisation parfaite comme si on voulait empêcher les gens de chercher la vérité. Mais on ne peut pas empêcher la vérité de l’histoire.

L’opposition ivoirienne qui devait jouer sa partition dans le jeu politique, fait preuve d’un manque d’unité et parfois d’erreur de stratégie. Qu’est ce qui explique cela ?

L’opposition manque de deux choses fondamentales dans toute lutte : elle n’a pas le véhicule et le message pertinents. Le véhicule pertinent, c’est le véhicule qui rassemble le plus. C’est chez nous les Marxistes, qu’est sortie la stratégie du front qui est opposable à la stratégie du déluge, le héros qui n’est pas de gauche. Les Chinois, les Français ont dû faire front et les exemples sont multiples. Si l’opposition ivoirienne est incapable de se rassembler dans un véhicule, je vois des patriotes se mettre dans un coin, d’autres peuvent les rejoindre. Ceux de Gauche peuvent au moins être ensemble et gommer toutes ces querelles subalternes de positionnement personnel qui sont nécessairement médiocres et inférieures à la cause ivoirienne. Si nous en sommes incapables, tant pis pour nous. On va subir de défaite en défaite. On a fait des appels à chaque fois et les gens nous ont posé des problèmes de positionnement : ‘‘celui-là est un traite’’ quand vous finissez de dire cela, ça va où ? Le message pertinent à l’endroit du peuple ivoirien qui souffre c’est lequel ? Les gens n’ont pas de travail. On a cartellisé les filières entières. Vous pouvez faire du cacao, de l'hévéa, de l'anacarde, tous mais vous resterez pauvres. Vous avez entendu un opposant en parler ? Ce gouvernement est en train d’endetter massivement la Côte d’Ivoire les générations futures à une politique dispendieuse, qui nous expose et nous prive de politique dynamique future. On est à 16 mille milliards Frs Cfa d’endettement, quand vous aurez eu 30 mille milliards Frs Cfa, comment y arriver ? On regarde le taux de 45% par rapport au PIB, c’est de l’escroquerie. C’est le même taux depuis Bédié. Il n’est même pas significatif. Le taux pertinent pour savoir si on peut s’endetter à un certain niveau, c’est la soutenabilité dont les indicateurs sont comment assumer les termes de maturité. Or on a eu récemment une extraordinaire cavalerie. On n’est pas arrivé à assumer les termes. On a dû ré-emprunter 800 millions d’Euros pour assumer les 500 millions d’Euros qu’on n’a pas pu assumer. C’est quand même extraordinaire. Ces débats n’intéressent personne. C’est plutôt les débats des querelles d’individus qui veulent être à tout prix présidents. Si tu n’es pas président à tout prix, cela fait quoi ? Ce ne sont pas les sorts individuels qui sont en cause mais le sort du pays. De quoi est fait le pays aujourd’hui ? L’identité bradée, l’orpaillage partout, les intérêts des Ivoiriens plus que jamais menacés, le chômage endémique des jeunes. Tous les acteurs politiques font assaut d’ingéniosité pour proposer des millions d’emplois. Ce qui est une stratégie complètement fausse. Ce qu’il faut ce sont les activités génératrices de revenus et non les emplois. C’est un paralogisme, un raisonnement juste sur des bases fausses. On part du principe que toute l’économie nationale doit devenir une économie moderne, ce qui est faux. L’économie performante n’est pas celle aux normes des performances du FMI. C’est plutôt une économie dynamique productrice de richesses. Il faut faire en sorte que la production de richesse soit réactivée par des leviers divers de fiscalité, de facilité de financement. Je ne vois pas la véritable contribution de l’opposition. Elle en est pourtant capable mais on a laissé ces débats pour des débats sur les sorts des individus. Regardez l’appauvrissement du débat. Les Ivoiriens sont livrés à eux-mêmes. Le culte de la personnalité est partout. On a remplacé le débat national par le culte de la personnalité. On célèbre les individus en lieu et place des projets. Voilà la véritable panne de l’opposition. Tant qu’on sera dans cette posture, je ne sais si on va arriver à intéresser les Ivoiriens. On pourra même les dégoûter de la politique.

Le Président tchadien Idriss Deby est mort mardi 20 avril dernier dans des conditions jusque-là étranges. Quel regard jetez-vous sur cette actualité qui secoue le continent noir ?

Les seules choses sûres dans cette affaire, c’est la bizarrerie des concordances. Deby est mort au front d’accord. Mais la Constitution tchadienne ouvre la vacance. Pourquoi Deby est mort et on met en place un scénario de coup d’Etat ? On dit que le président de l’Assemblée nationale a renoncé mais enfin, en pareil cas, il y a des solutions alternatives. En lieu et place de cela, on assiste à la mise en place d’un coup d’Etat. Comment éviter qu’on dise qu’il s’agit d’un montage ? Les morts au front comme les rébellions sont devenues des nouveaux systèmes de régulation pour se débarrasser des dictateurs encombrants. C’est l’Afrique qui est défigurée chaque jour. De toute évidence, Idriss Deby avait cessé de plaire. Il a fait sans doute une revendication de trop. Quand on est dans son statut de supplétif des puissances, il faut savoir ne pas faire la revendication de trop. C’est la leçon que tous les autres dictateurs doivent retenir.

 

 Propos recueillis par Cyrille NAHIN

 

Content created and supplied by: Cyrille_NAHIN (via Opera News )

kabran appiah

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