Sign in
Download Opera News App

 

 

Déguerpi avec sa famille d’un bidonville au cœur de Cocody, un bon samaritain va changer sa vie.

Un lourd coup de klaxon caractéristique des véhicules escortant des officiels poussa Ismaël à jeter un coup d’œil sur le trafic qui défilait devant sa petite boutique. Des véhicules s’écartèrent rapidement pour laisser passer un cortège officiel. Certainement un haut placé qui se rend dans ses bureaux dans les grandes tours du centre des affaires, le Plateau. Ismaël était un habitué de ces cortèges. Il les voyait défiler devant lui depuis qu’il tenait cette petite boutique sur le trottoir de cette rue commerçante des jardins au cœur du quartier huppé des II Plateaux. Ismaël proposait aux populations riveraines ainsi qu’aux passants aussi bien des journaux que des cigarettes et d’autres petits articles utiles.

Des hommes en costume-cravate descendaient de leur véhicule et venaient prendre quelques numéros des quotidiens ivoiriens ou des hebdomadaires. Les élèves des grandes écoles ou instituts de formation qui foisonnent dans le quartier constituaient également une partie de sa clientèle. Il proposait aussi des gâteaux au four dans un box. Il vivait avec sa femme dans un bidonville au cœur de cette commune huppée de Cocody. Avant l’aube, Ismaël quittait les siens pour rejoindre son petit kiosque à journaux sur une bicyclette, la caisse contenant les gâteaux, solidement attachée à l’arrière. A cette heure du jour, les rues étaient vides et Ismaël regagnait le site de son business sans difficultés majeures.

Le quartier se réveillait donc chaque matin sous ses yeux. Il voyait cette rue s’animer progressivement au fur et à mesure que le soleil montait dans le ciel jusqu’à être pleine de monde et de véhicules. Quand il n’avait pas de client à servir, le menton dans la main, Ismaël regardait défiler devant lui dans la rue un flot incessant de grosses et belles voitures ; des américaines aux allemandes en passant par des anglaises ou des asiatiques. Il était désormais incollable lorsqu’il s’agissait de marques de voitures. Dieu seul sait combien il en voyait défiler chaque jour devant lui. Il enviait ces familles qui dormaient dans toutes ces belles résidences fleuries gardées par des vigiles et roulaient à bord de si luxueux véhicules. Quels problèmes ces familles pouvaient-elles avoir ? Pour lui, ces gens étaient sans histoires et n’avaient certainement pas de problèmes d’argent. Ce n’était pas son cas à lui. Là où il vivait, c’était une bicoque d’une pièce unique faite de bâches de plastique et de morceaux de bois.  A l’intérieur, la chaleur est accablante et il devait débourser 12 000 francs CFA chaque mois pour continuer à y vivre avec sa famille. D’ailleurs, les autorités municipales ne cessaient de les menacer de déguerpissement surtout à la veille de la saison des pluies. On leur disait que la zone était à risque et qu’ils devaient partir. Mais où irait-il avec sa femme et son fils de deux ans ? Avec ce qu’il ramenait chaque soir comme bénéfices, il avait juste de quoi acheter pour faire bouillir la petite casserole et régler le loyer de la baraque. La situation des autres habitants du bidonville n’est pas reluisante non plus. Pour la plupart c’était des veilleurs de nuit, des jardiniers… Bref, de petites gens qui tentaient de survivre.

Avec le temps, Ismaël avait fini par se lier d’amitié avec certains habitants des résidences voisines. Ceux-ci venaient prendre quelques articles dans sa petite boutique et échanger des plaisanteries avec lui. Ismaël se jurait que s’il revenait dans ce monde dans une autre vie, il naîtrait dans la peau de l’une de ces personnes très riches. Sur l’écran de sa petite télé au fin fond de son bidonville, il voyait tout ce qui se faisait comme grands travaux pour rendre la ville d’Abidjan encore plus jolie, on annonçait du boulot pour les jeunes dans le pays. Il espérait tout simplement qu’un jour son heure sonnera et qu’il offrirait une existence meilleure à sa petite famille. Sans diplôme et sans qualification, la lutte pour la survie était son défi quotidien. Il n’y avait pas seulement que le site du bidonville qui était sous la menace d’un déguerpissement, celui de son business l’était aussi. Il se tenait sur le qui-vive car à tout instant, il pouvait être amener à partir du trottoir où il gagnait son pain depuis 4 ans maintenant.

A chaque saison des pluies, c’était la même angoisse, la même peur du qui lui nouait les tripes et lui coupait le sommeil. Il avait vu des familles périr sous les débris de leur maison ou sous des éboulements. Ismaël avait vu aussi des maisons dans des bidonvilles être détruites par des bulldozers et leurs habitants mis à la rue, souvent sans qu’aucune solution de relogement ne leur soit offerte.

Un jour alors que les lourds nuages s’amoncelaient dans le ciel abidjanais signes imminents de pluies torrentielles, Ismaël avait reçu un appel de sa femme en larmes. La municipalité était passé à une vitesse supérieure. Afin de limiter les risques liés à la saison des pluies, les autorités avaient décidé de détruire le bidonville qui abritait des centaines de personnes démunies. Ismaël avait prestement fermé son kiosque et avait filé d’un trait jusqu’à ce bidonville au cœur de la commune de Cocody. Il avait eu le temps de sortir quelques vêtements que sa femme avait rassemblé à la hâte. Le bulldozer sous l’œil vigilant des forces de l’ordre avait tout broyé sur son passage. Partout c’était des cris et des pleurs d’enfants, des larmes et des lamentations de parents désespérés qui ne savaient où aller. Le bidonville était maintenant un espace aplati rempli de détritus de tous genres : vêtements, morceaux de bois, ustensiles de cuisine, sachets plastiques, tôles usagées froissées…

Ismaël avait fait un gros ballot de ce qu’il avait pu sauver avant de regagner son kiosque avec sa famille. Il n’avait d’autres solutions que de les y amener et les tenir à l’abri de la pluie qui commençait à tomber. Son garçon terrorisé par le spectacle qu’il venait de voir ne cessait de pleurer. Sa maman essayait tant bien que mal de le calmer.

Alors que la nuit tombait sur la ville et que la pluie avait cessé depuis une heure environ, Ismaël reçu la visite d’un habitant d’une résidence voisine. C’est un homme d’un certain âge très sympathique qui venait lui tenir souvent la causette. L’homme fut surpris de voir une femme et un jeune enfant à cette heure et par ce temps dans ce petit kiosque d’à peine 4 m2. Ismaël lui fit un bref résumé des événements de cette folle journée. L’homme était sous le choc de ce qu’il voyait. L’enfant était blotti contre sa mère grelottant de froid dans un pagne encore trempé.  L’homme regagna sa résidence à deux pas de là sans mot dire. Il revint dix minutes plus tard suivit d’un homme de maison. Ce dernier aida Ismaël à porter les affaires au domicile de son patron. Cet homme en bon samaritain leur offrait gite et couvert pour cette nuit.

La famille eu droit à un bain chaud et un excellent repas. Ismaël du haut de ses 38 ans n’avait pas souvenance d’avoir aussi bien manger de toute sa vie. La demeure qui les accueillait était splendide. Combien de chambres y avait-il dans cette belle résidence ?  Ismaël ne pouvait le savoir. Toujours est-il qu’elle était si grande qu’il s’y perdrait tout seul.

Après le repas, alors que son épouse et son fils se reposaient dans l’une des chambres après les fortes émotions de cette dure journée, le généreux hôte avait souhaité s’entretenir avec Ismaël. Cet entretien allait donner un nouveau cours à sa vie et il allait bientôt le découvrir. Ismaël l’appelait affectueusement « Patron » depuis toutes ces années où ils se connaissaient. L’homme, ingénieur agronome de formation, après une riche carrière professionnelle, s’était installé à son compte en créant une entreprise agricole qui opérait dans une localité à une centaine de kilomètres d’Abidjan. Sa famille vivait en Europe où il se rendait régulièrement. Ismaël comprenait à présent pourquoi cet homme disparaissait pour un long moment et réapparaissait souvent. Il proposa du travail à Ismaël dans son entreprise comme ouvrier agricole si toutefois il acceptait de vivre à l’intérieur du pays où se trouvait son exploitation agricole. Ismaël accepta sans réfléchir avant de se jeter aux pieds de l’homme pour lui exprimer sa gratitude. C’était inespéré.

Ismaël encore sous l’émotion courut annoncer la nouvelle à sa femme qui n’en revenait pas. Tant de bouleversements dans leur vie en moins de 24h, il y avait vraiment un Dieu pour les pauvres. Finalement, le déguerpissement leur avait été profitable. Ne dit-on pas souvent qu’à quelque chose malheur est bon ?

Content created and supplied by: SGB78 (via Opera News )

II Plateaux Ismaël

COMMENTAIRES

Chargez pour lire plus de commentaires