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Le décès de Sékou Touré et la prise du pouvoir par les militaires

LA MORT DE SEKOU TOURÉ ET LA PRISE DU POUVOIR PAR LES MILITAIRES

"Le décès de Sékou Touré le 26 mars 1984 survient au moment où le pays entreprenait une offensive diplomatique en Afrique. En effet, mandaté par ses pairs de l’OUA pour régler le différend entre le Maroc et l’Algérie au sujet du dossier du Sahara occidental, Sékou Touré a dû se rendre dans ces deux pays afin d’aplanir leurs désaccords. Son engagement à ce sujet est total, car il ne voulait pas d’un échec du prochain 20ème sommet de l'Organisation de l'Unité Africaine qui devait se tenir à Conakry. Le 20 mars 1984, Sékou Touré rentre à Conakry. Malgré la fatigue de son voyage, il participe, le 22 mars, au congrès de la CEDEAO au « Palais du peuple ». Il y annonce sa ferme conviction de demeurer syndicaliste jusqu’à la mort. Au soir du 22, il doit faire face à des vomissements et de fortes douleurs qui l’obligent à annuler tous ses rendez-vous. 

Informé de la situation, Hassan II, roi du Maroc, affrète un avion avec des médecins marocains qui finissent par constater que le malade présente de sérieux problèmes cardiaques. Aussitôt mis au courant, ce dernier entre en contact avec la clinique de cardiologie de Cleveland (États-Unis), l'un des établissements les plus réputés au monde, avec pour mission d’ausculter le patient. Une fois en Guinée et après consultation, les cardiologues américains diagnostiquent un anévrisme de l'aorte. 

La pathologie nécessitait une intervention chirurgicale devant être faite impérativement aux Etats-Unis. Notons que Sékou Touré était bien conscient du mal qui le rongeait. Jean-Marie Doré ne dit pas le contraire lorsqu’il affirme ceci : 

« Au fur et à mesure du développement de la vie politique guinéenne avec ses implications internationales, vice-versa, il a appris à prendre des précautions personnelles pour sa vie et donc il s’est méfié de confier sa santé à des tiers. Il n’avait plus confiance aux militaires. Donc, la maladie qui l’a emporté aurait dû être détectée à temps pour être soignée » (Abdoulaye Bamba, Les relations politiques Côte d’Ivoire-Guinée : du débat sur la sur la communauté franco-africaine à la mort de Sékou Touré (1958-1984), Abidjan, Université de Cocody, département d’Histoire, 2008, p.430.).

André Lewin, pour sa part, d’ajouter ce qui suit :« Je sais aussi par le témoignage d’un ami médecin qui l’a examiné sérieusement quelques temps avant sa mort. Il lui a dit qu’il avait un problème de santé. Sékou Touré lui a posé la question de savoir s’il y avait un traitement pour cela… » (Propos recueillis de l’émission Archives d’Afrique présentée par Alain Foka sur Radio France Internationale (juin 2006). Pour Ibrahima Baba Kaké, même pris de malaise, Sékou Touré avait refusé dans un premier temps de quitter la Guinée, mais il a fini par céder après la pression de ses proches (Ibrahima Baba Kaké, Le héros et le tyran, p.22.). Finalement, il a été transporté, dans la nuit du 24 au 25 mars 1984, à bord d’un avion médicalisé saoudien, à l’hôpital de Cleveland. Au cours de l’intervention chirurgicale, le 26 mars, il a été victime d’un arrêt cardiaque. Il décède à la suite de cette complication. Sa mort clinique est constatée de façon effective à 15 h 23 mn (20 h 23 mn T.U.). 

Informé avant minuit, sa mort fut annoncée par Lansana Béavogui, son Premier ministre, en ces termes :

« Peuple de Guinée, Peuple d’Afrique, Peuple du monde, le Bureau Politique National du Parti Démocratique de Guinée porte à la connaissance du Peuple militant et croyant de Guinée, la tragique nouvelle ci-après :à la suite d’une attaque cardiovasculaire survenue dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 mars 1984, le camarade Ahmed Sékou Touré, Responsable suprême de la révolution, Président de la République Populaire Révolutionnaire de Guinée a été transporté immédiatement à l’hôpital de Cleveland aux Etats-Unis d’Amérique où ont été entrepris des examens approfondis. Les examens ont prouvé l’existence d’une infection étendue de l’artère aorte toujours fatale en l’absence d’intervention urgente. C’est au cours de l’intervention que Dieu le Tout Puissant a rappelé à lui le Grand révolutionnaire et sincère croyant Ahmed Sékou Touré. Il était 20 heures 23 minutes temps universel, le lundi 26 mars 1984. » (Extrait du discours prononcé par le Premier ministre guinéen, Louis Lansana Béavogui, recueillis de l’émission Archives d’Afrique présentée par Alain Foka sur Radio France Internationale (juin 2006).

 Le corps du défunt est rapatrié en Guinée le 28 mars. Ses funérailles ont lieu le 30 mars. Sont présents 20 chefs d'État africains, ainsi que le vice-président des États-Unis (Le premier ministre français Pierre Mauroy représente le président Mitterrand ; Kapitonov, secrétaire du comité central du parti communiste de l'Union soviétique ; Félix Houphouët-Boigny (Côte-d'Ivoire) ; Gnassingbé Eyadema (Togo) ; Hissène Habré (Tchad) ; Dawda Jawara (Gambie) ; Ould Haidallah (Mauritanie) ; Aristide Pereira (Cap-Vert) ; Abdou Diouf (Sénégal) ; Omar Bongo (Gabon) ; Muhammad Zia-ul-Haq (Pakistan) ; Samora Machel (Mozambique) ; Julius Nyerere (Tanzanie) ; Seyni Kountché (Niger) ; Matthieu Kerekou (Bénin) ; Moussa Traoré (Mali) ; Kenneth Kaunda (Zambie) ; Samuel Doe (Liberia) ; Hosni Moubarak (Egypte) ; Yasser Arafat (OLP) ; Blaise Compaoré (Haute Volta, mais Thomas Sankara n'est pas venu) ; Général Idiagbon (Nigeria) ; Xi Zhong-Xun (Chine) ; Grigorov (Bulgarie) ; Hofmann (République démocratique allemande) ; Edgard Pisani (qui représente la Communauté économique européenne) …).

. Quarante jours de deuil national sont décrétés pour honorer sa mémoire. Le cercueil est exposé pendant deux jours au « Palais du peuple », où la population se presse pour lui rendre un dernier hommage. Le 30 mars, un rassemblement est organisé en son honneur au « Stade du 28 Septembre ». Puis, en présence de nombreux chefs d'État et personnalités, a lieu l'inhumation du mort au mausolée de Camayenne, aux côtés des restes de Samory Touré, le célèbre adversaire de l'armée coloniale française, d'Alpha Yaya, l'ancien chef du Labé, et de bien d'autres héros de l'histoire guinéenne.

Un de ses farouches opposants, Félix Houphouët-Boigny à l’aéroport de Conakry a exprimé sa consternation dans une déclaration officielle en disant ceci :

« Ahmed Sékou Touré était pour moi, plus qu’un compagnon de lutte, plus qu’un ami ; c’était un frère, au vrai sens africain du terme. Il n’y a pas longtemps à Vitell, je livrais ma pensée à Sékou Touré : « De tous ceux qui comme toi et moi sont partis sur les bords de la Seine, pour défendre la liberté confisquée de nos peuples, la dignité piétinée, il ne reste plus que deux à des postes de responsabilité : toi et moi. J’ai un message à livrer à la jeunesse africaine. Nous allons saisir l’opportunité que nous offre la prochaine réunion de l’OUA à Conakry, pour livrer ce que je considère comme un testament politique. Et c’est toi qui sera chargé de faire respecter, de faire appliquer ce testament (il poursuit), Sékou Touré n’est plus. C’est lui qui devrait me conduire à ma dernière demeure et non pas à moi d’accomplir cet acte douloureux qui me déchire aujourd’hui (…) » (« Ultime et solennel hommage de la Guinée et de l’Afrique au Président Sékou Touré » art. cit., p. 7.)

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Ces propos de Félix Houphouët-Boigny sont un témoignage pour tous ceux qui pensaient que Sékou Touré et Houphouët-Boigny n’étaient pas en contact. Ils traduisent ainsi la nature des relations personnelles qui ont existé entre les deux hommes. 


Le décès de Sékou Touré fermait ainsi non seulement une des nombreuses pages de l’histoire de la Guinée, mais aussi de celle de l’Afrique en ce sens qu’il a été un important acteur dans la lutte pour l’émancipation de la Guinée et du continent noir. Selon la Constitution, un nouveau président devait être élu dans les 45 jours suivant sa mort et l’intérim assuré par Lansana Beavogui, Premier ministre d’alors. 

Mais le monde n’a pas eu le temps de se remettre de cette disparition qu’il devait désormais faire face à une nouvelle donne : la prise du pouvoir par l’armée. En effet, dans la nuit du 2 au 3 avril 1984, des officiers et sous-officiers ont pris les points stratégiques de la capitale, Conakry. Parmi ces acteurs, l’histoire retiendra les noms de Joseph Zoumanigui Gbago, Jean Traoré, Pathé Barry, Mohamed Traoré, Facinet Touré, Mamadou Baldé. Retenons que les futurs dirigeants de la Guinée d’alors étaient « tapis dans l’ombre », en l’occurrence Lansana Conté et Diarra Traoré qui allaient finir par se déclarer la guerre plus tard. Au cours de cette même nuit, de nombreux dignitaires du défunt régime ont été arrêtés et incarcérés dans différentes prisons notamment à Kindia (dans l'ouest du pays). D’autres, par contre, ont été mis en résidence surveillée. 

La fin de la « Révolution guinéenne » a été annoncée par le capitaine Facinet Touré. Ainsi, les nouveaux détenteurs du pouvoir ont affiché rapidement leurs objectifs politiques : favoriser la libre entreprise et respecter les droits humains. Des accusations de racisme et de violations flagrantes des droits humains par le régime précédent ont servi d'ailleurs de justification au coup. C’est ce que confirme le ministre aux Affaires économiques à cette époque, Richard Habba (Il a participé à la rédaction du tout nouveau texte lu par les militaires le 03 avril 198) : « La première action du gouvernement de la 2e République a été le changement fondamental de l’orientation politique, économique et sociale. Maintenant, le maître-mot est le libéralisme. » (« Economie : Deux orientations prioritaires », in Horoya, n°11, 08 mai 1984, p.3.)

Le 5 avril 1984, le colonel Lansana Conté préside aux destinées de la Guinée et du Comité Militaire de Redressement National (CMRN). Il est composé de 18 membres, qui représentent les trois principales ethnies du pays : Malinké, Peul et Soussou. Le nouvel « homme fort » de Conakry accélère le virage libéral entrepris par Sékou Touré à la fin de son règne. Les nouvelles autorités guinéennes libèrent les prisonniers politiques détenus au camp Boiro. Les institutions de la « Révolution guinéenne » sont dissoutes. Face à ces gestes, la population « crie » son espoir en un lendemain meilleur et des Guinéens rentraient d’exil. Ainsi, en quelques heures, la « Révolution guinéenne » n’est plus qu'un vieux et amer souvenir. 

Cette ambiance n’a pas empêché nombre de Guinéens de choisir la Côte d’Ivoire et le Sénégal comme destinations migratoires, à les percevoir encore comme des terres où on fait fortune et des refuges sûrs. Les plus concernés étaient ceux qui avaient une « peur bleue » du régime militaire et qui étaient persécutés du fait de leurs « accointances » avec l’ancien régime. Des déçus du pouvoir militaire viennent aussi renforcer les effectifs des émigrés. D’ailleurs, la volonté d’unité qui habitait les nouveaux détenteurs du pouvoir politique en Guinée s’effrita au fil des jours à telle enseigne qu’il y eut un second coup d’Etat en 1985". 


(Extrait de KABA Brahima, L'immigration des Guinéens en Cote d'Ivoire et au Sénégal de 1961 à 2003, Abidjan-Dakar, Thèse unique de doctorat en histoire, 2015, pp. 177-183.)

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Conakry Sékou Touré

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