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Côte d'Ivoire,Agboville Découvrez l'histoire de la révolte des Abbés et la mort de Rubino en 1910

Cet article fait partie d' un plus vaste projet sur la guerre et les violences coloniales en Côte d' Ivoire, soutenu par le programme PRIN 2010- 2011,

Le terme « dioula » était utilisé, et l' est encore aujourd' hui en basse Côte d' Ivoire, comme ethnon (. . . )

En janvier 1910, les Abbey et les Attié du sud- est de la Côte d' Ivoire s' étaient insurgés contre le pouvoir colonial, incarné tout particulièrement par le chemin de fer qui traversait leur territoire.

Faisant preuve d' une préparation attentive et d' une coordination parfaite, le 7 janvier, les rebelles avaient attaqué la voie ferrée à plusieurs endroits, causant de nombreuses victimes, dont un Européen, Rubino, employé de la Compagnie française de l' Afrique occidentale (CFAO). Durant les semaines qui suivirent, les insurgés avaient non seulement endommagé la voie ferrée sur plusieurs dizaines de kilomètres, mais s' en étaient pris également aux « étrangers », colporteurs dioula, travailleurs du rail et coupeurs d' acajou. La révolte avait été finalement réprimée à la fin du mois de mars, par l' intervention particulièrement musclée des troupes du commandant Noguès.

Les troupes du groupe de l' AOF, le lieutenant- colonel Lagarrue, commandant militaire d (. . . )

Pour les Abbey et les Attié confondus, le bilan final de la révolte, dressé par les autorités coloniales, faisait état de 574 rebelles tués et de 60 blessés « constatés », ce qui laisse supposer un nombre plus important de victimes. En face, les troupes coloniales avaient subi des pertes bien moindres: 21 indigènes tués dont 13 tirailleurs, 5 Européens blessés dont 4 officiers, et 66 tirailleurs blessés.

Un bilan à part concernait les victimes faites par les insurgés sur les populations civiles « étrangères ». Le chiffre de 500 colporteurs tués– plus ou moins équivalent aux pertes subies par les insurgés– sera avancé par le lieutenant- gouverneur Gabriel Angoulvant, tandis que dans son rapport annuel de 1910, lu devant le conseil de l' AOF, le gouverneur général de l' AOF, William Ponty, faisait état de « plus de 300 Sénégalais, fidèles comme toujours, dioulas et travailleurs » égorgés et mutilés « avec une férocité inouïe ».

Dans ce cadre hautement dramatique, marqué par un millier de tués, tous Africains, dans une petite région et en trois mois seulement, la perte d' un seul Européen prendra un relief disproportionné, jusqu' à susciter des versions incohérentes, voire fantaisistes autour de sa mort. Il existe en effet au moins quatre versions discordantes concernant le sort malheureux et la mort, survenue le 7 janvier 1910, du colon Rubino, dont le prénom demeure inconnu tandis que le patronyme (à l' orthographe longuement instable) désigne désormais une localité de gare sur la ligne ferroviaire Abidjan- Niger (RAN, devenue aujourd' hui Sitarail), au km 101, en proximité du lieu du meurtre.

L' examen de ces quatre versions nous amènera à questionner non seulement les points de vue des différents discours en présence, coloniaux et abbey, écrits et néo- oraux, mais aussi, au- delà, les différents degrés de fictionnalisation des sources, et même, dans certains cas, les possibilités de mensonge assumé.

La première version, contemporaine des faits et issue des milieux coloniaux officiels, est aussi la plus sobre, peut- être censurée. Par télégramme daté du 14 janvier, le commandant Noguès informa le lieutenant- gouverneur Angoulvant avoir récupéré et enterré le corps de Rubbino [sic], une semaine environ après le meurtre. La tête avait été retrouvée dans le village abbey de Bouroukrou, éloignée du corps, resté près du chemin de fer. Angoulvant répercuta la nouvelle au gouverneur général à Dakar seulement le 18 janvier, en ces termes:

Européen tué sept janvier dans train descendant est Rubbino agent CFAO Corps retrouvé par Noguès et inhumé Agboville. Tout va bien Agboville. Boudet [lieutenant blessé par les insurgés] état satisfaisant. Noguès descend vers Abidjan en châtiant rebelles avec succès.

Reçois de Noguès nouvelles datées de 14. Corps Rubbino retrouvé par Noguès près train déraillé. Rubbino a été tué de deux balles dans poitrine indigènes l' ont décapité Noguès retrouva tête dans village Bouroukrou et la rapporta avec le corps à Agboville où a lieu l' inhumation. Noguès après avoir pris et brûlé villages Brouroukrou Tranou Bogbobo est arrivé treize janvier à Agboville où tout allait bien. Il descend vers Abidjan en châtiant rebelles. État Boudet satisfaisant. Prière transmettre commerce.

« La situation politique de la Côte d' Ivoire », Bulletin du Comité de l' Afrique française, 1910 (. . . )

La nouvelle fut promptement reprise par le Bulletin du Comité de l' Afrique française, dans sa livraison du mois de février. L' article faisait état du déraillement du train, suite à la destruction de la voie ferrée par les insurgés abbey, et de la capture, suivie de la décapitation, du « seul voyageur européen M. Rublimo, agent de la Compagnie française de l' Afrique occidentale: après l' avoir tué de deux coups de feux, [les Abbey] lui coupèrent la tête qui fut retrouvée à 200 mètres du lieu du crime, tandis que le corps était relevé sous le train10 ». Cette distance entre la tête et le corps de la victime laisse imaginer la volonté d' appropriation, de la part des rebelles d' un précieux trophée. Le lieu et les conditions de ces trouvailles ne sont toutefois pas plus précisés qu' ils ne l' étaient dans les télégrammes du lieutenant- gouverneur Angoulvant déjà cité, basés sur les informations émanant du commandant Noguès.

Une version à peine différente est due à l' administrateur Simon qui, dans ses souvenirs tardifs, ajoute que le corps de Rubino eut non seulement la tête, mais aussi les mains coupées (Simon, 1965: 123- 124).

La deuxième version est due à un article de la revue populaire hebdomadaire Journal des voyages, paru en deux parties presque un an après les événements (Autard 1910a, 1910b). L' article est signé par M. R. Autard, acheteur de caoutchouc établi à Agboville et témoin direct de la révolte des Abbeys, mais non pas de la mort de Rubino. Il s' agit donc d' une source coloniale « officieuse », émanant du « commerce », pas toujours en harmonie avec l' administration. Autard y relate l' arrivée au poste d' Agboville des voyageurs rescapés de l' assaut du train qui a eu lieu à huit kilomètres au nord de cette localité. L' un d' eux, le mécanicien sénégalais Baccary, donne les détails de l' assaut: « Nous avons vu les Abbeys démolir la porte du wagon [où Rubino était caché] et ramener le voyageur, qu' ils ont entraîné au village, où aussitôt le tam- tam a retenti. » Et Autard d' ajouter: « Ce n' est pas sans un frisson d' épouvante et d' horreur que nous nous représentons le supplice de ce malheureux Rubino [. . . ] emmené au village où il est livré aux femmes, qui sont les plus cruelles. Nous ne devions retrouver sa tête que dix jours après sa mort, dans la case du chef de village. Le corps fut découvert dans un état pitoyable, à trois kilomètres de l' endroit où fut trouvée la tête. » L' article, à suivre, est signé « R. Autard (ex- agent de factorerie) ».

D' après Thierry Robin, spécialiste d' illustration, Jean- Louis Beuzon n' a peut- être jamais existé. (. . . )

Il s' agit d' une illustration de fantaisie, mais suggérée par le contenu de l' article; elle montre Rubino prisonnier, les mains ligotées derrière le dos, entouré de guerriers armés et de joueurs de tambour, conduit au milieu des cases d' un village. Rubino, tout de blanc vêtu, a la tête découverte, son chapeau étant porté par l' un des guerriers abbey. Sur le fond, des femmes arrivent en courant. La légende reporte: « Après s' être emparés du malheureux Rubino, les Abbeys l' entraînent au village où ils le livrent aux femmes: aussitôt le tam- tam a retenti appelant les cruelles mégères qui vont lui faire endurer d' horribles supplices. » À la cruauté des Abbey, cette source, écrite et visuelle, ajoute donc une pointe de misogynie. Texte et image militeraient dans ce cas pour la version de la capture et du transport au village du prisonnier encore vivant, davantage que pour l' exécution immédiate sur place. Cela contraste toutefois avec la version « officielle » des autorités coloniales, selon lesquelles seule la tête du colon avait été amenée dans le village où elle fut retrouvée sept– et non pas dix– jours plus tard.

La deuxième partie fait état du siège du poste d' Agboville et de sa libération par le commandant Noguès venant du Baoulé, suivie par « la vengeance des tirailleurs » qui ne firent pas de quartier Concernant le sort de Rubino, une photo est reproduite, ainsi légendée: « Les indigènes d' Agboville ramenant sur une tôle le corps mutilé de M. Rubino »

Une autre version a été livrée plus tard par le nouveau lieutenant- gouverneur de la Côte d' Ivoire, Raphaël Antonetti, qui avait remplacé Angoulvant en 1918. Elle est contenue dans une note à sa réponse au rapport de l' inspecteur du travail Kair, en mission dans la colonie en 1918- 1919, donc assez longtemps après les faits. Cette nouvelle version fait état de tortures inénarrables auxquelles le pauvre Rubino aurait été soumis après sa capture. Faisant référence à « la population de la forêt, qui représente les deux tiers de la population de la Côte d' Ivoire » et qui est composée pour la plupart d' « indigènes absolument sauvages », il précise:

Ce sont les populations de la forêt qui en 1910, ayant capturé un chef de train M. RUBINO le torturèrent sur la voie. « Tu vas voir– lui déclarèrent les Abbeys– les parties de ton corps que tes yeux n' ont jamais pu voir. » Ils lui détachèrent alors la peau du dos qu' ils présentèrent à ses yeux, puis la peau des fesses, puis l' anus, ensuite ils lui arrachèrent un des yeux qui fut présenté au seul œil restant au malheureux. Enfin ils firent l' ablation des parties sexuelles qu' ils lui introduisirent dans la bouche. M. RUBINO respirant encore fut ensuite coupé en morceaux et chaque village adhérant à la révolte reçut un de ces morceaux. Cela s' est passé il y a 9 ans à 60 kilomètres de Bingerville dans une région déjà traversée par le chemin de fer »

Curieusement, la même phrase relative aux supplices de Rubino est reprise, mot à mot, à quelques dé (. . . )

Le gouverneur Antonetti ne précise pas toutefois d' où il tient cette autre version tardive. Émanant de la plus haute autorité, elle est plutôt déroutante, car elle contraste avec les autres versions venant également de milieux coloniaux, officiels ou officieux. Pas question de coups de feu dans la poitrine ou de décapitation sur le lieu de l' attaque. En revanche, les détails les plus macabres sont pour la première fois précisés. Reste à savoir quelle est la source du gouverneur et par quel processus cette version bien plus cruelle a été établie et cachée jusqu' alors.

Cette description particulièrement crue des supplices infligés à M. Rubino avait déjà été citée par Daouda Gary- Tounkara (2008) qui l' attribuait toutefois directement à l' inspecteur Kair, en mission en Côte d' Ivoire en 1918- 1919, et non pas aux commentaires apposés par le lieutenant- gouverneur Antonetti à son rapport, comme il s' agit en réalité. La différence est de taille: si cette version était effectivement due à la plume de l' inspecteur Kair, on aurait pu envisager une source locale, émanant peut- être des travailleurs du rail ou de l' administrateur du Cerlce de Dimbokro, objet du rapport. En revanche, compte tenu de la position du gouverneur, éloignée dans le temps et dans l' espace du théâtre du drame, nous sommes enclin à penser que cette version circulait de manière informelle dans les milieux coloniaux, une sorte de tradition orale, sans pour autant qu' elle ait été officialisée, apparaissant seulement en note d' un commentaire à un rapport traitant d' un autre sujet, presque dix ans après les faits. Le but d' Antonetti semble être plutôt celui de discréditer les populations « sauvages » de la forêt, en ressuscitant un vieil épisode.

Une quatrième version, beaucoup plus récente, provient en revanche du récit oral de Nanan Okoma Calvaire, fils d' un « acteur clé de la révolte », donc de l' intérieur de la société incriminée. Recueilli en 2005, ce récit circule sur internet avec le désordre et le manque de fiabilité que l' on peut imaginer; cette version est tout de même intéressante, puisqu' elle introduit un épisode d' anthropophagie, en inversant le sens d' une accusation normalement adressée aux populations « sauvages ».

Le corps du malheureux Rubino aurait en effet été préparé en sauce et laissé dans un village abandonné par ses habitants. Lorsque les Blancs étaient arrivés, trouvant un repas tout prêt, ils s' étaient rués dessus avec gourmandise jusqu' à ce qu' ils aient découvert avec horreur le doigt d' une main humaine, appartenant à M. Rubino, comme l' attestait sa bague. L' intérêt de cette version pour ainsi dire « non autorisée » réside dans l' inversion du cliché de l' anthropophagie que les Abbeys auraient retourné contre les Blancs, les obligeant par la ruse à manger l' un des leurs:

Kra Bernard, « 100 ans après la révolte des abbeys pourquoi le colon Rubino a été mangé ».

Content created and supplied by: Sorenzo (via Opera News )

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