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Interview / M. Appia Jérémie : "On peut avoir une langue unique en Côte d'Ivoire"

La question d’une langue unique de communication en Côte d’Ivoire est récurrente dans les débats entre intellectuels ou au niveau de citoyens lambda. Dans cette interview, Monsieur Koffi Appia Jérémie, Inspecteur de Sciences de la Vie et de la Terre et Secrétaire Principal de la Chefferie du Zanzan à San Pedro donne une approche pour le choix et l’apprentissage de ce qui peut être une langue nationale.

Bonjour Monsieur Koffi Appia Jérémie. Vous êtes porté sur la culture, notamment la survivance de langues nationales. Pourquoi ?

Oui, parce que l’histoire de toute nation est avant tout culturelle avant d’être politique et économique. Pour cela je m’intéresse sincèrement à tout ce qui concerne la culture en général et en particulier à la culture ivoirienne.

Nous savons qu’il y a plusieurs langues en Côte d’Ivoire, mais vous parlez très souvent d’une langue nationale de communication ou même d’enseignement. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

La Côte d’Ivoire est exceptionnelle par le fait qu’elle comporte au moins soixante ethnies, ce qui pose un problème d’unité linguistique. Mais le problème d’une langue de communication unique en Côte d’Ivoire est très simple si on veut le résoudre.

Comment cela va-t-il se faire ?

Je voudrais illustrer la résolution de ce problème en me référant à la spécificité biologique de la réserve de Taï (réserve naturelle dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire, ndlr) qui n’a que des espèces rares qu’on ne trouve que dans les eaux de Taï.

Nous y connaissons cette antilope qui, bien que mammifère, vit sous l’eau et va chercher sa nourriture sur la terre ferme. Et cette antilope n’existe qu’en Côte d’Ivoire. Comme aussi une pintade extraordinaire qui n’existe qu’en Côte d’Ivoire.

Nous parlons de langues et vous nous parlez d’animaux qui seraient spécifiques à la Côte d’Ivoire. Quel rapprochement faites-vous ?

Le rapprochement est simple. Lorsqu’on parle de langue nationale, elle ne doit sortir que du terroir de cette nation. La phonétique, le vocabulaire, toute la syntaxe de cette langue-là ne doit avoir une connotation qu’on ne trouve qu’en Côte d’Ivoire, comme ces animaux dont je parlais. 

Ainsi, quand vous prenez le Baoulé ou le Bron, ces deux langues sont parlées au Ghana et en Côte d’Ivoire. Elles ne sont donc pas une « identité » propre à la Côte d’Ivoire. Pareillement pour le Malinké qui est parlé au Mali, au Burkina Faso, en Guinée. De ces langues ne peuvent sortir une langue nationale de Côte d’Ivoire. 

Je prends l’autre exemple des Krou (grand groupe ethnique de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, ndlr). Nous sommes ici à San Pedro en région Krou, il y a les Nanankrou au Libéria et les Kroumen de Côte d’Ivoire. Mais c’est la même langue. Si un Libérien arrive en Côte d’Ivoire, il saura immédiatement les «secrets » dans les communications entre Ivoiriens. Le Kroumen ne peut donc jamais être la langue nationale de Côte d’Ivoire, comme le Bron, le Baoulé, surtout le Malinké.

Et le Bété qui apparemment, si nous ne trompons pas, n’est parlé qu’en Côte d’Ivoire ?

On pourrait penser au Bété, mais le Bété est un grand groupe, et il faut éviter les grands groupes pour mettre en place une langue de communication unique. 

Finalement, on ira chercher la langue unique dans un autre pays !

Non ! Pas du tout (rires) La solution est une langue minoritaire. Et nous en connaissons : il y a les Alladjans qui sont un peuple très réduit, mieux encore, nous avons ici au niveau de San Pedro une langue qu’on appelle le Pia. Le Pia est une variété du Krou qui n’est parlée que par une minorité et on ne les reconnaît même pas! On peut aussi parler des Gagou d’Oumé. Les mots Gagou ne sonnent que ivoirien. 

La recherche doit donc se porter vers ces langues qui sont minoritaires et qui sont spécifiques à la Côte d’Ivoire. Ce sont ces langues-là qu’il faut promouvoir.

C’est donc très facile de le faire. Le jour que nous serons prêts à trouver une langue nationale, nous allons faire une recherche pour trouver parmi ces langues que je cite la moins parlée par la population et quand elle sera retenue, nous avons environ un an pour la promouvoir.

Comment allons-nous procéder ?

Premièrement, au niveau éducatif, pendant l’année scolaire qui sera retenue, la Maternelle sera enseignée dans cette langue spécifique. Donc tous les Ivoiriens qui sont à la Maternelle cette année-là vont apprendre à parler cette langue. Cela fera déjà un an de gagné.

Les enseignants, où les trouve-t-on ?

C’est très simple. Vous cherchez les experts en linguistique qui vont rencontrer les populations qui parlent correctement la langue choisie. Ils vont alors élaborer premièrement la phonétique, recueillir les mots, élaborer la grammaire, la conjugaison etc. En accord avec les enseignants, la formation va se faire dans la région de la langue choisie. On fera une année d’étude et l’année qui suit sera la vulgarisation de cette langue. Ça c’est pour les enfants.

Et pour les plus grands ?

Pour nous qui sommes déjà adultes, les média seront utilisés : la télévision nationale, les radios de proximité etc. Les animateurs sur ces medias passeront par des choses simples. D’abord les salutations : désormais, tous les Ivoiriens doivent se saluer dans cette langue-là.  

En Bron par exemple, « bonjour » se dit « matché ». Désormais, le mot « matché » sera sur toutes nos lèvres. Je dis par exemple : « Monsieur le journaliste, « matché », vous répondez « yaha » » (la salutation dans la langue qu’on aura choisie, ndlr). Et c’est cette salutation qui sera répétée par tout le monde, puisqu’on l’a déjà enseignée. On passe au mot suivant : Bonsoir, « Adja mà hà » réponse : « Yaha ».

 Ne serait-ce que par la salutation, et avec ce minimum, tous les Ivoiriens parleront pour la première fois le même langage et au même moment sur tout le territoire, pour se saluer, le matin et le soir. On peut ensuite élaborer une série de conversations : « à bé frôh sè ? Comment vous appelez-vous? »

En l’espace de trois mois, nous aurons un minimum de vocabulaire ne serait-ce que pour échanger. Et les étrangers verront que les Ivoiriens se saluent de la même manière et échangent. Au fil du temps, nous allons nous enrichir de cette langue. Simple.

Nous vous remercions et voudrions bien vous rencontrer de nouveau pour parler de la necessité d’une langue unique dans un pays.


Interview réalisée par Ouraga Dali Constant

Content created and supplied by: OuragaDConstant (via Opera News )

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