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Apologie de la violence et banalisation des crimes : Religieux et anthropologue expliquent

Père Basile Diané de Moossou.


Le père Basile Diané, curé de la paroisse Saint Antoine de Padoue de Moosou et le Pr Bony Guiblehon, anthropologue, spécialiste des religions, enseignant chercheur à l’université de Bouaké, sont ahuris. Au regard de la destruction des valeurs morales, qui a cours depuis des années en Côte d'Ivoire. Le pic a été atteint selon leurs dires, avec l'apologie du viol sur la chaîne de télévision Nci. « J'ai souvent décrié dans notre pays une certaine forme de légèreté dans la perception des valeurs d'une société normale. Il y a tout un travail d'éducation civique et morale à faire sur chaque citoyen pour qu'il comprenne qu'il ne doit point s'accommoder ou célébrer ce qui est piteux, ignoble et minable. Le malaise en Côte d’Ivoire est profond et abyssal », soutient de prime abord, le Diané. Qui dit vouloir comprendre cette scène sur la télévision en question en regardant l'émission mise en cause. Pour lui, tout n'est pas sujet à plaisanterie. Mais si cela est arrivé, c'est à cette mentalité de l'indifférence qui gagne les Ivoiriens. « Cela traduit toute une mentalité ambiante possédée par le relativisme et l'indifférence. On s'amuse avec tout. On donne la parole à tout le monde, On célèbre la médiocrité, on porte au pinacle, des "marmailles" et ils sont fiers de s'en proclamer. On relaie sans aucune crainte ni pudeur les informations sur la "mort" du président de la République on s'en délecte même. Même si je ne suis pas d'accord avec ce troisième mandat, je ne peux pas franchir ce rubicon. On reste indifférent au sort des personnes qui, du jour au lendemain, voient leurs maisons être cassées sans aucune forme de ménagement et de concession. Tout récemment, en pleine préparation de rentrée scolaire, des jeunes producteurs de volailles dont mes paroissiens ont vu tout le fruit de leur sacrifice être détruit sans aucune compensation sous prétexte de grippe aviaire. Je suis témoin de la souffrance et du désarroi de tant de fermiers au bord du suicide. Qui s'en occupe? Qui cela émeut-il ? Halte à l'indignation sélective ! Quand on se retrouve dans un tel contexte où tout est permis et où on peut tout se permettre, on ne doit plus être surpris par tout ce qui nous arrive>>, se désole l'homme de Dieu.

Des populations fuyant des zones de conflit.

Estimant que nous sommes dans un pays d’anti-valeurs. <<Qu'on sache que tout peut nous arriver. Apprêtons-nous bientôt comme en Europe à être témoin en direct sur nos chaînes de la promotion depuis le bas âge de l'homosexualité, du lesbianisme, des relations précoces de nos enfants, de l'échangisme (des couples qui s'échangent les partenaires). Si cette prise de conscience, après ce scandale incroyable de promotion de viol, peut nous réveiller de nos légèretés habituelles et de notre silence voire de notre indifférence mortifère face à tant de déviances et de dérives dans notre société ivoirienne, je bénis le Seigneur », a-t-il prévenu. Pr Bony Guiblehon, anthropologue et spécialiste des religions, s'interroge d'entrée face à cette déchéance.

Pr Boni Guibléhon.

« Dans quelle société vivons-nous ?, s’interrogeaient déjà deux sociologues français de renom. Depuis le lundi 30 août 2021, une affaire de reconstitution de viol sur une chaîne de télévision à une heure de grande écoute, agite toute la Côte d’Ivoire jusque sur la toile. Un célèbre présentateur a invité, dans son émission « La télé d’ici vacances », un violeur dit « repenti ». Les réponses sont précises et la démonstration maîtrisée. Le violeur se fait applaudir et arrache même quelques éclats de rire à certains auditeurs comme s’il évoquait un sujet banal. Le viol devient ainsi un sujet banal. Comment un animateur peut-il ainsi banaliser la violence, notamment le viol ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Peut-on vraiment s’en étonner ? » S'agace l'enseignant chercheur. Pour lui, la réponse se trouve dans l'état même de la société ivoirienne. Une société en décadence totale. « Aujourd’hui, les médias et les réseaux sociaux sont devenus un espace de production et de reproduction de la violence, sur des sujets parfois abjects : chacun, au nom de la liberté d’expression et avec une rare légèreté, vient y poster sa photo parfois nue, donner des détails sur ses performances sexuelles, et cela concerne même des personnalités respectées incarnant la morale et l’ordre public. L’on idéalise des cols blancs élevés au nouveau capitalisme ivoirien, devenus rapidement de riches « opérateurs économiques » étalant leurs richesses ; des représentants du peuple sont aussi cités dans des affaires ignobles, tout comme des leaders religieux, des coachs conjugaux vulgaires, des nouveaux empereurs richissimes du « broutage » ou du blanchiment d’argent. Ce sont ces personnes qui sont citées ou se présentent comme une référence pour les jeunes ou des modèles de réussite, ce sont elles qui éduquent nos enfants ou se donnent le droit d’être nos conseillers conjugaux, à travers les réseaux sociaux. Ce sont eux qui sont les plus écoutés et invités sur les plateaux de télévision et font exploser l’audimat>>, martèle-t-il. Dans quelle société vivons-nous, demande l'anthropologue. Sa réponse est sans ambiguïté et implacable. Nous sommes dans : << Une société où l’anormalité devient normalité, où le faux devient le vrai, l’illicite devient licite, une société des éblouissements, des paillettes, célébrant le règne de l’argent parfois sale et gagné frauduleusement ; une société dans laquelle tout le monde veut devenir riche et par tous les moyens. Une société qui lutte contre elle-même, parce que célébrant les anti-valeurs et en conflit avec elle-même, parce qu’ayant perdu ses repères. La société ivoirienne est malade, brisée et bloquée par une décennie de conflits armés. C’est une société qui pense tellement en avoir vu durant les différentes crises militaro-politiques que, sans empathie, elle tend à banaliser la violence, la mort ou la vie au point de perdre, pour reprendre l’écrivain Jean-Marie Adiaffi, la seule chose qu’elle n’aurait jamais dû perdre : « sa face éthique, son visage moral, sa dignité spirituelle ». Sinon, comment peut-on rire d’une démonstration de viol qui réveille des souvenirs douloureux dans le corps des victimes, au moment où ces mêmes victimes regardent l’émission ? Elles assistent, impuissantes, comme à leur second viol, cette fois-ci en direct, publiquement devant leurs enfants et maris et autres parents. Quel mépris du corps de la femme ! Il y a là une banalisation de la violence, de la douleur des victimes, une dangereuse accoutumance à la violence, telle une fatalité de notre quotidien. On se souvient encore des violences préélectorales de 2020 au cours desquelles un homme à Daoukro avait été décapité et sa tête avait servi de balle de ping-pong. Notre société est fascinée par les faits divers sordides », s'est indigné le chercheur.

Haity

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basile diané

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