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Nelson Mandela: L'héritage du président du Sud Afrique

En Afrique du Sud, Nelson Mandela bénéficie d' une très grande et consensuelle popularité: en septembre 2004, lors d' une émission spéciale de la télévision sud- africaine sur les 100 plus grands sud- africains, il est cité en première place.

Pour Desmond Tutu, également prix Nobel de la paix, il est une « icône mondiale de la réconciliation » et un « colosse moral ». L' écrivaine Nadine Gordimer le compare à Gandhi comme « l' un des deux plus indiscutables magnifiques personnages du dernier millénaire. »

Pour illustrer son importance pour les Sud- Africains, le magazine Newsweek, écrit: « il est le libérateur national, le sauveur, leur Washington et Lincoln en un seul homme. » Nelson Mandela est affectueusement appelé par les Sud- Africains « Madiba », son nom de clan, qui est également le nom qu' il préfère que l' on utilise.

Pour Dominique Darbon, professeur de sciences politiques spécialisé sur l' Afrique, Nelson Mandela « est le père de la nation qui fixe les nouveaux standards, pose les balises de la nouvelle nationalité, tranche les conflits ouverts polarisés sur les symboles identitaires ». Ce poids politique et idéologique de Mandela dans la création de l' État peut cependant être un problème pour la jeune nation, comme le souligne Robert Schrire, directeur du département de science politique de l' université du Cap: « L' Afrique du Sud a eu la chance d' avoir Nelson Mandela comme premier dirigeant démocratique. Mais aucune société ne peut baser son avenir sur la supposition de la sagesse et de l' altruisme d' un dirigeant. » Pour le journaliste et professeur spécialiste de l' Afrique Stephen Smith, pendant sa longue retraite, « Mandela restera un recours possible, le père de la nation arc- en- ciel. »

Dans la communauté internationale, Nelson Mandela est présenté comme une « incarnation de la non- violence à l' échelon planétaire. », « un des anciens hommes d' État les plus respectés au monde », et est « considéré comme le père de l' Afrique du Sud moderne ». À l' occasion de ses 91 ans, le président américain Barack Obama déclare à propos de Mandela que « sa vie nous enseigne que l' impossible peut se réaliser » et le secrétaire général de l' ONU Ban Ki- moon qu' il est « un citoyen du monde exemplaire » et « l' incarnation vivante des plus hautes valeurs des Nations unies. Son engagement envers une Afrique du Sud démocratique, multiraciale; sa poursuite tenace de la justice; sa volonté de se réconcilier avec ceux qui l' ont le plus persécuté— ce sont certaines des caractéristiques d' un homme remarquable ». Pour le président français Nicolas Sarkozy, « Nelson Mandela représente un espoir pour l' humanité. C' est un homme qui est responsable de la réussite exceptionnelle de l' Afrique du Sud, de cette coexistence multi- ethnique. C' est un symbole pour beaucoup d' entre nous. »

Pour Abdou Diouf, le président de l' Organisation internationale de la francophonie, Nelson Mandela est « le plus grand homme encore vivant sur Terre ».

Selon le politologue sud- africain William Gumede, dans les townships qui n' ont pas vu leur situation économique s' améliorer depuis la fin de l' apartheid, « Mandela est accusé d' avoir trahi son peuple, tandis qu' une partie de la population lui reproche de n' être pas resté plus longtemps au pouvoir. » Le fait qu' il continue à s' entourer de Blancs est aussi mal vécu par certains Noirs. En 2005, la redistribution des terres est au point mort et soixante mille Blancs possèdent toujours 80 % des surfaces cultivables. En 2010, même si l' extrême pauvreté a reculé (22 % de la population contre 31 % en 1995), les inégalités se sont accrues, l' Afrique du Sud devenant un des pays les plus inégalitaires au monde, et ce sont surtout les Blancs qui se sont enrichis, leurs revenus progressant plus de deux fois plus que celui des Noirs.

En 2008, après l' assassinat de son neveu à son domicile de Pretoria, l' écrivain sud- africain André Brink déplore également que Mandela n' ait effectué qu' un seul mandat, et, pessimiste pour l' avenir du pays, dénonce l' incompétence des forces de police, mais aussi « l' incompétence, l' irresponsabilité, la corruption » des dirigeants du pays et la « démagogie » des principaux chefs de l' ANC. En 2009, l' écrivain, ancien militant anti- apartheid et compagnon de Mandela, Breyten Breytenbach, évoque sa déception vis- à- vis de l' ANC qui a vu, depuis son arrivée au pouvoir, l' augmentation de la corruption et des inégalités, et de l' identification de celle- ci par les Sud- Africains à Nelson Mandela, même après sa retraite politique. En mai 2010, Desmond Tutu déclare que c' est presque un soulagement que Mandela ne soit pas complètement conscient du niveau de corruption et des « discours de caniveau » qui règnent au sein de l' ANC, sans quoi il serait très blessé. Il pense qu' ils étaient naïfs de croire que l' altruisme des années de lutte allait se transférer à la jeune démocratie.

Après le quasi doublement de la grande criminalité durant la direction de Mandela, à cause d' un fort chômage surtout chez les Noirs qui monte à 42 % contre 4 % chez les Blancs, en 1999, en 2010 le nombre d' homicides revenait au plus bas depuis la fin de l' apartheid, passant de 27 000 à 16 834. En 2010, le taux d' homicide reste encore vingt fois plus élevé qu' en Angleterre. Johan Burger, ancien policier et chercheur au South Africa' s Institute for Security Studies, déclare que le taux d' homicide en baisse de 44 % entre 1995 et 2010, reste très élevé dans certaines zones, la plupart des meurtres ayant lieu dans les townships pauvres, la plupart des victimes étant des jeunes Noirs. De plus, l' Afrique du Sud détient le record mondial du nombre de viols; les cambriolages sont en augmentation. Burger impute cette situation à l' histoire violente du pays liée aux mouvements de libération, à l' accroissement de plus en plus visible des inégalités et à l' absence de compromis entre la discrimination positive, à son sens nécessaire, et la sauvegarde des compétences.

La politique de discrimination positive débutée sous la présidence de Nelson Mandela et visant à promouvoir une meilleure représentation de la majorité noire dans les différents secteurs économiques du pays a permis la création d' une classe moyenne noire d' un ou deux millions d' individus sur une population de quarante millions. Elle est critiquée car elle ne favorise que ceux qui sont diplômés, vivant dans des centres urbains et a contraint, avec la criminalité, 16, 1 % des Sud- Africains blancs, souvent les plus diplômés et qui en ont les moyens, à quitter le pays entre 1994 et 2006, ceux- ci se sentant à leur tour discriminés. La loi sur « l' embauche équitable » votée en 1999 a incité, par des primes, les départs de milliers de fonctionnaires blancs qualifiés et a coûté plus de cent millions d' euros à l' État. En août 2008, des membres de la nouvelle direction de l' ANC, mise en place par Jacob Zuma, reconnaissent, auprès des entrepreneurs et des représentants de la minorité blanche, les errements pratiqués dans le domaine de la discrimination positive et font la promesse d' infléchir cette politique. Quelques centaines de milliers de Blancs. souvent les moins qualifiés et autrefois protégés par les lois du système racial, sombrent dans la misère et la nostalgie de l' ordre ancien. Le taux de chômage des Noirs demeure cinq fois plus élevé que celui des Blancs qui sont toujours privilégiés. Pour le politologue Achille Mbembe de l' université Witwatersrand de Johannesburg, l' entrée des Blancs dans la pauvreté est le signe que la société sud- africaine devient de plus en plus démocratique et égalitaire, nécessaire]

L' épidémie de sida, qui a fait baisser l' espérance de vie moyenne des Sud- Africains de 64, 1 à 53, 2 ans de 1995 à 1998 pendant la présidence de Mandela, a été ensuite très gravement négligée par le président Thabo Mbeki jusqu' en 2008 et, en 2010, l' Afrique du Sud est le pays le plus contaminé du monde avec cinq millions sept cent mille séropositifs et trois cent cinquante mille morts ces dernières années. Les Noirs ont aussi été défavorisés à cause d' un système de santé inégal hérité de l' apartheid.

En 2010, Winnie Madikizela- Mandela, dans un entretien, reproche à son ancien mari d' avoir accepté de partager le prix Nobel de la paix avec Frederik de Klerk et l' accuse d' avoir donné son accord à un mauvais arrangement et ainsi « d' avoir laissé tomber les Noirs et d' avoir favorisé l' économie blanche ». Elle fustige la politique menée lors de sa présidence et l' accuse d' être devenu pendant la période post- présidence « une fondation privée » et « une figure de proue pour sauver les apparences », prenant comme symbole l' élévation d' une grande statue de Nelson Mandela au beau milieu du quartier blanc de Sandton, le plus riche de Johannesburg et non à Soweto, lieu symbolique de la lutte contre l' apartheid. Elle critique également la Commission de la vérité et de la réconciliation qu' il avait autorisée et qui avait estimé en 1997 qu' elle avait « commis des violations grossières des droits de l' homme ». Winnie Madikizela- Mandela nie plus tard avoir accordé un entretien.

Pour l' hebdomadaire panafricain Les Afriques, la situation de 2010 est loin de l' héritage de Nelson Mandela: alors qu' il ne voulait pas qu' une race domine l' autre, les Noirs dominent les Blancs politiquement et les Blancs dominent les Noirs économiquement. Son programme de justice sociale a été abandonné. L' ANC est en proie aux querelles intestines et au populisme jouant sur les rivalités raciales, représenté par la nouvelle génération du parti incarnée par Julius Malema qui oublie les notions de dépassement de soi et de pardon. Lorsque Nelson Mandela est élu président de l' Afrique du Sud, il fait la promesse de construire une société dans laquelle les gens de différentes races pourraient vivre ensemble en paix et dans l' union. Quinze ans après, seulement 50 % des Sud- Africains estimaient dans une enquête que les relations entre les différents groupes raciaux dans le pays étaient meilleures que durant l' apartheid.

L' ancien représentant de la Chambre des communes Peter Hain pense que l' apartheid a laissé à Mandela et ses successeurs un très lourd héritage. Le massacre de Marikana montre que les inégalités de l' apartheid n' ont pas changé, une nouvelle élite noire a été cooptée par l' establishment blanc qui contrôle toujours l' économie. Cependant Mandela et ses successeurs ont accompli beaucoup au niveau du logement et de l' éducation, et beaucoup plus aurait pu être accompli sans la corruption quasi institutionnelle. Pour Jacques Hubert- Rodier, éditorialiste en politique internationale aux Échos, même si le bilan socio- économique est contrasté, l' héritage de Nelson Mandela qui a permis l' instauration d' une démocratie multiraciale avec Frederik de Klerk est « immense » et « conserve une portée universelle ». Pour lui les Sud- Africains sont maintenant maîtres de leur destin comme dans le poème Invictus, ce qui est la vraie leçon de Mandela à son pays et au monde.

Content created and supplied by: Soroyaratima (via Opera News )

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